La critique de l’élitisme masque-t-elle l’inhibition ? 

Par Adnan Hadj Mouri

Lors de ma conférence au CDES, Bernard Janicot, ex-directeur, m’a interrogé sur mon approche, qu’il a perçue comme précautionneuse, voire susceptible de relever d’un certain élitisme, ne concernant qu’une frange limitée de la société. Cet échange, loin d’être anecdotique, m’a paru mériter un dire subjectif. Afin de ne pas monopoliser la parole lors du débat, j’ai choisi d’en proposer ici une version écrite, destinée à introduire et à problématiser cette question.

Ce n’est jamais un manque d’intelligence qui entrave la compréhension d’un discours complexe. Ce qui fait obstacle, c’est l’enfermement dans un cadre idéologique investi pour son confort narcissique. Freud le rappelait déjà : on aime sa théorie comme on s’aime soi-même. Or, le travail analytique poursuit précisément le mouvement inverse : se dégager de ses attaches identificatoires. Cela se manifeste lorsque certains sujets s’agrippent à des explications toutes faites de leur existence, refusant de reconnaître la singularité de leur désir ou de leur conflit intérieur. D’autres encore se font les relais zélés des « camelots » des thérapies brèves, pris dans une infobésité médiatique, diffusant des discours appauvris d’une prétendue santé mentale qui confond symptôme subjectif et dysfonctionnement organique.
C’est en ce sens que Gaston Bachelard soulignait que penser scientifiquement consiste à «désérotiser» la recherche. Autrement dit, ce qui entrave la pensée n’est pas l’intelligence, mais l’attachement affectif à ses certitudes. Penser exige une perte narcissique constante. Dans le champ du soin psychique, cette exigence se traduit par la capacité à interroger diagnostics, protocoles et pratiques dites éprouvées, plutôt que de les ériger en vérités ultimes et indiscutables.
Dès lors, la question de l’élitisme mérite d’être déplacée. Comme l’analyse Pierre Bourdieu, l’élitisme ne procède pas d’une intelligence supérieure, mais d’inégalités sociales structurelles. Certains disposent, dès l’origine, de ressources culturelles et scolaires qui facilitent l’accès au savoir et à la reconnaissance symbolique. Ainsi, un étudiant issu d’un milieu favorisé accède plus aisément aux concours prestigieux, non parce qu’il serait « plus intelligent », mais parce qu’il maîtrise des codes, dispose de réseaux et bénéficie d’un capital culturel accumulé. L’élitisme ne réside donc pas dans la complexité du savoir, mais dans l’effacement des conditions sociales qui rendent son accès possible.
Ce déplacement devient problématique lorsque le langage du savoir se transforme en instrument de pouvoir, réservé à des experts et coupé de l’expérience vécue des sujets. Sortir de la « prolétarisation de l’imaginaire » suppose alors de critiquer ce nouvel « élitisme technocratique « : celui des experts, des protocoles et des normes DSM, évaluations, dispositifs managériaux qui disqualifient la parole singulière au nom de l’« efficacité », de la « mesure » et de la « performance ».
Cette logique trouve une expression particulièrement nette dans certaines pratiques de digital-thérapie, où applications et « questionnaires standardisés « prétendent évaluer le psychisme tout en évacuant la singularité du sujet et ses conflits inconscients. L’élitisme contemporain ne naît pas de la complexité de la pensée, mais de sa réduction à des » procédures automatisées » qui excluent le sujet. Résister à ce savoir sans sujet, qui prétend parler pour tous en faisant taire chacun, devient alors une exigence à la fois clinique et politique.
Ainsi, ce n’est pas la complexité d’un discours qui le rend élitiste, mais sa prétention » à clore le désir et le conflit au nom de l’expertise.  » Comme le notait Jacques Rancière, l’ordre » expertocratique « favorise « la montée de la bêtifiance », non par excès de savoir, mais par neutralisation de la pensée.
Cette problématique se rejoue de manière singulière dans le contexte algérien. Le système éducatif, bien que largement défaillant, repose sur une logique quantitative qui, en principe, n’interdit l’accès au savoir à personne. Il ne s’agit pas tant d’élitisme que d’une flânerie psychique devenue symptomatique : enseignants, étudiants et individus peuvent se complaire dans la fabrique de la servitude et dans une répulsion à l’égard de la pensée, y compris chez certains écrivains réfugiés dans une sécurité narcissique. Cette inertie relève tantôt d’un mimétisme démocratique qui gadgetise la pensée, tantôt d’un fanatisme religieux inhibant la réflexion critique et toute mise en question des dogmes.
Deux exemples suffisent à éclairer cette dynamique : un professeur ou un étudiant qui refuse d’aller à la bibliothèque malgré un accès facilité ; ou des citoyens qui s’interdisent d’assister à un concert à l’opéra, même à prix modique. Ces conduites relèvent moins d’un élitisme intellectuel que de symptômes psychiques de blocage culturel et social.
Il convient alors de rappeler que la culture n’est pas en elle-même une essence émancipatrice et ne saurait servir de simple régulation émotionnelle. Une culture qui rassure excessivement ne libère plus : « elle administre.  » Elle n’émancipe pas par l’accumulation du savoir, mais par le manque qu’elle accepte de ne pas combler. Comme le souligne Gérard Pommier, elle révèle le malaise de civilisation tant que le conflit psychique demeure ouvert ; lorsqu’elle prétend l’abolir, elle bascule dans l’idéologie. Le philosophe
Deleuze, enfin, mettait en garde contre les savoirs qui réduisent la pensée à des instructions ou à des recettes. Le véritable enseignement ouvre des devenirs ; il ne clôt pas la subjectivité. L’idéologie de la réification dénigre la potentialité humaine et substitue aux rencontres singulières des dispositifs standardisés.
Ainsi, à la question posée lors de la conférence celle d’un supposé élitisme de la pensée critique il apparaît que l’enjeu n’est pas de simplifier le savoir, mais d’en refuser la confiscation. Et si l’on laissait la sublimation suivre sa trajectoire sans entrave, sans la contraindre par des normes, des protocoles ou des discours préfabriqués, que deviendrait le désir de création ? Serait-ce le chaos ? Oui. Mais un chaos fécond, irréductible, capable de fissurer les cadres imposés et d’ouvrir des mondes nouveaux. C’est dans ce » désordre,  » et non dans la gestion technocratique du psychisme, que peut advenir l’émancipation.

 

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