Le couple en Algérie: Entre les stigmates de la servitude et l’empire du coaching

Par Adnan Hadj Mouri

La question du couple en Algérie se pose aujourd’hui avec une acuité particulière, « au croisement » de pressions sociales, culturelles et psychiques lourdes.
Sous le poids des normes traditionnelles et des fonctions surmoïques coercitives, l’expression de la singularité se trouve souvent muselée, étouffée. Ce carcan freine la possibilité d’une relation amoureuse épanouie et libre.
Face à cette contrainte, une réponse contemporaine s’impose de plus en plus : le coaching amoureux. Présenté comme un accompagnement positif et rationnel, il promet d’optimiser la « gestion du lien « et des émotions. Mais ce recours massif au coaching traduit-il réellement une solution ou bien un symptôme d’un malaise plus profond, « recodé en langage de performance » et d’efficacité ?
Cette introduction se propose d’ouvrir une disputation sur cette question, à partir d’un échange récent avec une psychologue qui soulignait la prégnance inévitable du coaching dans toute réflexion sur le couple aujourd’hui.
En dénonçant « l’idéologie douce » du coaching, ce texte invite à réinvestir la complexité, la singularité et le conflit qui structurent l’amour et la relation.
Le coaching s’est insidieusement glissé partout, devenant un mot fourre-tout, « un paradigme idéologique » qui recode le malaise psychique en langage de performance, de communication efficace et de » gestion rationnelle de soi. » Cette idéologie douce gomme la perte, la faille, la blessure, jusqu’au tragique inhérent à la condition humaine et au lien d’amour. Elle oublie ou refuse ce que Lacan nommait « la vérité menteuse de l’amour » ; l’amour échoue toujours à combler le manque fondamental en nous. Mais c’est précisément dans cet échec, dans cette insuffisance, que peut surgir une vérité singulière, unique à chaque sujet.
Plutôt que de tendre à réparer sans cesse et ainsi faire semblant que tout puisse être maîtrisé, transformé en progrès et harmonie parfaite, il importe de réintroduire la dimension tragique, la résistance de l’inconscient, l’irréductible conflit intérieur.
Pour ouvrir un échange fructueux et sans concession, je propose ce texte comme introduction à une disputation : une invitation à refuser la simplification coercitive du psychique, et à renouer avec la complexité et la profondeur du lien humain
Dans cette optique, Roland Gori critique l’« empire du coaching » comme une idéologie néolibérale qui réduit l’humain à une ressource à optimiser. En valorisant la performance et la maîtrise de soi, le coaching efface la dimension conflictuelle et  » tragique du sujet « , produisant une aliénation douce et une « dépolitisation de la condition humaine ». Gori alerte sur le fait que« le coaching prétend délivrer l’individu de ses conflits internes, mais il ne fait que renforcer son asservissement à la logique du marché et à la quête illusoire du bonheur immédiat. »
Ainsi, même si le coaching tente parfois de proposer une médiation à la parole, son conformisme forclos la dimension de l’inconscient, massacrant la subjectivité. La parole ne s’y reconnaît plus, et la négation de l’être devient flagrante.
Par ailleurs, l’occultation des soins psychiques conduit à rationaliser nos inhibitions et à croire à une libération via d’autres concepts, aujourd’hui devenus des formules toutes faites, comme la «résilience ». Ce charlatanisme édulcoré, largement véhiculé par un » développement impersonnel et normatif « , est analysé par Barbara Stiegler, qui dénonce cette parade à l’effacement du sujet et à la négation de l’élaboration psychique.
La « résilience » ainsi comprise ne fait que prolonger et masquer la dépossession du sujet, niant la richesse d’un travail psychique réel, marqué par le conflit, l’échec et » l’irréductible altérité. »
La radicalité du couple ne peut s’impulser que si elle se nourrit d’une dynamique subjective capable d’émerger d’Éros, dans sa représentation psychique. Ce mouvement aide à débiologiser l’amour par la veine subjective, dépassant les réductions mécaniques ou utilitaristes.
Il est urgent de reconnaître que la question du couple ne trouvera pas d’apaisement réel tant qu’elle ne prendra pas en considération ce corps psychique qui subjectivise le lien amoureux, loin des camisoles chimiques et des simplifications normatives
Revenir à cette profondeur psychique, c’est réaffirmer la complexité, la singularité et le conflit au cœur de l’amour, conditions nécessaires pour résister à l’aliénation douce de » l’empire du coaching » et redonner sens à la rencontre avec l’autre.

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