Les saisies se multiplient : L’Algérie est-il toujours un pays de transit de la cocaïne ?

31 kg de cocaïne, dissimulés à l’intérieur d’un véhicule touristique lui-même chargé sur un camion semi-remorque : c’est la prise réalisée vendredi 14 août par les détachements combinés de l’Armée nationale populaire relevant du secteur militaire de Tamanrasset, en 6e Région militaire, qui a permis l’arrestation de trois individus.
Une opération « classique » en apparence, tant elle s’inscrit dans un flux devenu presque quotidien : sur le seul premier semestre 2026, le bilan opérationnel de l’ANP fait état de 730,46 kg de cocaïne interceptés et de 1 092 narcotrafiquants arrêtés. Mais cette saisie, méthodiquement identique à des dizaines d’autres menées ces derniers mois entre Adrar, Béchar, Timimoune et Tamanrasset, repose une question de fond : l’Algérie est-elle toujours un simple pays de transit de la cocaïne sud-américaine vers l’Europe, ou est-elle en train de devenir autre chose ?
Le narcotrafic n’est pas un phénomène nouveau en Algérie. Un rapport de l’Office national de lutte contre la drogue et la toxicomanie (ONLCDT) le rappelle sans détour : l’Algérie est un pays transitaire depuis des années, avec les prémices d’une évolution dangereuse vers un statut de pays de consommation, les réseaux internationaux du crime organisé ayant intérêt à transformer le pays en marché fructueux pour le trafic de drogue.
Géographiquement, la position de l’Algérie explique en grande partie ce statut. Une analyse de l’Institute for Security Studies souligne que le port d’Oran, grand port de commerce et de passagers situé à seulement 200 kilomètres de l’Espagne, occupe une position stratégique pour le trafic de drogue, et que la côte entre Casablanca et Alger constitue un « arc d’or » pour les trafiquants, leur offrant une ouverture sur trois continents. Selon la même source, la cocaïne, traditionnellement acheminée depuis l’Amérique du Sud vers l’Afrique par la côte ouest avant redistribution vers l’Europe et le Moyen-Orient, transite désormais de plus en plus par la côte nord-ouest du continent, en s’appuyant sur les routes historiques du cannabis marocain et les réseaux qui leur sont associés.
2018 : l’affaire des 701 kg
Si le phénomène est ancien, c’est une saisie précise qui a fait basculer le narcotrafic dans le débat public algérien : celle des 701 kg de cocaïne pure interceptés en mai 2018 par les gardes-côtes algériens, en coordination avec la Gendarmerie nationale et les douanes du port d’Oran, à bord du porte-conteneurs Vega Mercury, la drogue étant dissimulée dans une cargaison de viande congelée importée du Brésil via une escale à Valence en Espagne. Les sociétés importatrices appartenaient à Kamel Chikhi, homme d’affaires connu sous le surnom de « Kamel El Bouchi », promoteur immobilier surnommé ainsi en référence à ses multiples boucheries à travers le pays.
L’affaire a pris une tournure politique majeure : elle a entraîné la suspension d’une dizaine de magistrats, la mise sous mandat de dépôt de deux procureurs de la République et le limogeage du directeur général de la Sûreté nationale, Abdelghani Hamel, dont le chauffeur personnel se trouvait lui aussi mêlé au dossier via un port sec à Oran par lequel transitaient certaines cargaisons de viande de Chikhi. Poursuivi pour constitution d’organisation criminelle et blanchiment d’argent, Kamel Chikhi a par ailleurs été condamné dans des dossiers connexes de corruption immobilière à huit ans de prison ferme en février 2020, mais le procès spécifique des 701 kg de cocaïne, lui, a été reporté à de multiples reprises — encore en juin 2025 — sans qu’un verdict n’ait, à ce jour, été rendu sur le fond de l’affaire.
Cette affaire n’est pas restée isolée. Les mêmes eaux oranaises ont livré d’autres cargaisons : 490 kg de cocaïne interceptés par les garde-côtes d’Oran en juin 2021, tandis qu’au Brésil, la police fédérale annonçait la saisie de 481 kg de cocaïne dissimulée dans une usine d’asphalte de Paranaguá, dans le sud du pays, en prévision de son acheminement vers l’Algérie. Autant d’éléments qui accréditent la lecture d’un axe logistique sud-américain structuré, avec l’Algérie comme point de chute régulier plutôt qu’accidentel.
De la façade maritime à la profondeur saharienne
Le narcotrafic algérien s’organise aujourd’hui sur deux axes distincts mais complémentaires. Le premier reste maritime, hérité du dossier Chikhi : les ports du littoral ouest, Oran en tête, demeurent des points d’entrée privilégiés pour les cargaisons dissimulées dans le fret commercial légal — viande, marchandises conteneurisées — profitant de la proximité avec l’Espagne et de la densité du trafic portuaire.
Le second axe, de plus en plus documenté par les communiqués militaires, est terrestre et saharien. Il s’inscrit dans la route sahélienne du narcotrafic, décrite par l’ONUDC : la cocaïne est acheminée par voie terrestre via le Mali et le Niger, puis vers des pays d’Afrique du Nord tels que l’Algérie, la Libye et le Maroc, avant d’être transportée à travers la Méditerranée vers l’Europe. Un rapport universitaire publié dans la revue Hérodote confirme cette cartographie : les routes du trafic commencent principalement au Maroc et traversent l’Algérie, la Mauritanie, le Mali et le Niger. C’est très précisément cette route que ciblent, depuis plusieurs mois, les opérations répétées de l’ANP dans les secteurs militaires d’Adrar, de Béchar, de Timimoune et de Tamanrasset.
Début 2026, une saisie de plus de 270 kg de cocaïne dans le secteur militaire d’Adrar en 3e Région militaire illustrait déjà l’ampleur de ce trafic transfrontalier ; en février, les services de sécurité de l’armée en 5e Région militaire démantelaient un réseau criminel et saisissaient 49,4 kg de cocaïne.
Explosion statistique depuis 2023
Les chiffres officiels dessinent une courbe sans ambiguïté. Selon les données présentées au Parlement par la Direction centrale de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants, les saisies de cocaïne ont enregistré une nette augmentation en lien direct avec la hausse de la production mondiale, estimée à 3 708 tonnes en 2023, soit une progression de 34 % par rapport à 2022. Le même intervenant a mis en garde contre le ciblage direct de l’Algérie par les réseaux criminels, à travers un recours croissant à la cocaïne et à l’ecstasy introduites clandestinement depuis plusieurs pays européens — signe que les circuits ne se limitent plus à l’axe sud-américain classique.
Les bilans annuels traduisent cette dynamique en chiffres bruts. Pour la seule année 2025, l’ONLCDT a recensé 1 461,905 kg de cocaïne saisis sur l’ensemble du territoire, aux côtés de 37,239 tonnes de cannabis, 2,037 kg d’héroïne et plus de 43,4 millions de comprimés psychotropes. De son côté, l’Armée nationale populaire revendique à elle seule, pour 2025, 934 kg de cocaïne saisis, 40 millions de comprimés psychotropes, 35 tonnes de kif traité et l’arrestation de 2 354 narcotrafiquants, tandis que la Direction générale de la Sûreté nationale affichait, pour la même année, plus de 665 kg de cocaïne saisis et le traitement de près de 176 000 affaires liées aux stupéfiants, impliquant plus de 192 000 suspects. L’écart entre ces bilans distincts (armée, police, office national) reflète la multiplicité des corps engagés sur ce front, plus qu’une contradiction : chacun documente sa part d’un même phénomène en expansion continue.
Quel statut ?
C’est la question que pose, en creux, chaque nouvelle saisie annoncée depuis le Sahara. La réponse officielle reste, pour l’essentiel, oui : une étude des services de sécurité algériens, relayée par Algérie-dz.com, affirme que 90 % des marchandises saisies ces dernières années étaient destinées au marché européen et au Moyen-Orient, ce qui confirmerait la fonction de simple corridor. Mais cette même source alerte sur un glissement progressif : la consommation de drogue en Algérie est en constante augmentation, avec une recrudescence du trafic international d’opiacés et de cocaïne porté par des ressortissants et trafiquants de la région subsaharienne acheminant leur marchandise depuis le Niger et le Mali. Le constat vaut à l’échelle continentale : un rapport de l’ONUDC relayé par AllAfrica souligne que les pays africains ne sont plus seulement des pays de transit mais deviennent aussi des marchés émergents, notamment parce que les petits trafiquants locaux sont rémunérés en nature par des quantités de drogue qu’ils revendent ensuite sur le marché domestique.
Ce qui a changé, en revanche, c’est la géographie de la réponse sécuritaire. Longtemps concentrée sur la surveillance portuaire du littoral ouest, elle s’est déplacée vers l’intérieur du pays, le long de la frontière sud, à mesure que la route sahélienne — Mali, Niger, puis traversée du grand Sud algérien via Adrar, Béchar, Tamanrasset — s’est imposée comme un axe de contournement face au renforcement des contrôles maritimes. L’Algérie, en somme, n’a pas cessé d’être un pays de transit : elle en a simplement vu ses points d’entrée se multiplier, du quai d’Oran aux pistes sahariennes, sans que la question de sa transformation progressive en marché de consommation ne soit définitivement tranchée.
G. Salima
