De Boumerdès à Aïn Sefra: L’été noir du transport de voyageurs

 

Six morts et 31 blessés : c’est le bilan dressé ce dimanche 16 août par la Protection civile après le renversement d’un autobus de la marque Higer, assurant la liaison Tindouf-Sidi Bel Abbès, sur la RN-6 dans la commune d’Aïn Sefra, wilaya de Naâma.

L’intervention a débuté à 3h05 du matin, mobilisant un camion et six ambulances ; les blessés ont été évacués vers l’hôpital Mohamed Boudiaf d’Aïn Sefra tandis que les corps des victimes ont été transférés à la morgue. Les circonstances exactes du dérapage n’ont pas encore été précisées. Quelques heures auparavant, un accident de la circulation impliquant un bus de transport de voyageurs a fait 17 blessés, dans la soirée du samedi, sur la RN-47, dans la commune d’Aïn Sefra, dans la wilaya de Naâma, selon toujours la Protection civile.
Ces accidents ne sont pas un fait isolé mais un nouvel épisode d’une séquence particulièrement meurtrière ouverte le 31 juillet. Ce jour-là, un autocar assurant la liaison depuis Sétif avait quitté la chaussée au niveau de l’évitement d’El Kerma, dans la wilaya de Boumerdès, avant de chuter dans un ravin sur la RN24 : bilan final, 28 morts et 49 blessés, l’un des accidents de transport collectif les plus meurtriers de l’histoire récente du pays. L’enquête du parquet de Boumerdès a établi que le chauffeur, décédé dans l’accident, conduisait sous l’emprise de stupéfiants et roulait à 121 km/h sur un tronçon limité à 60 km/h. Le lendemain, 1er août, une collision entre un autocar reliant Batna à Adrar et un poids lourd sur la RN51, dans la wilaya de Timimoun, faisait 4 morts et 43 blessés. Cinq jours plus tard, le 6 août, un troisième drame frappait la wilaya de Constantine : un bus transportant des travailleurs dérapait sur la RN79, en direction de Mila, avant de chuter dans un oued au niveau de la commune d’Ibn Ziad ; le bilan, revu à la hausse au fil de la matinée, s’est stabilisé à 6 morts et 19 blessés. En additionnant ces trois accidents à celui de ce dimanche à Naâma, ce sont au moins 44 personnes qui ont perdu la vie dans des accidents de bus en un peu plus de deux semaines, sans compter les nombreux accidents plus modestes en nombre de victimes recensés sur la même période.
L’enquête sur l’accident de Boumerdès a livré un rare éclairage documenté sur les mécanismes de ces drames, révélant la présence de stupéfiants chez le conducteur et un excès de vitesse marqué, deux éléments que la Gendarmerie nationale identifie de façon constante comme causes premières des accidents corporels à l’échelle nationale, aux côtés de l’inattention, du non-respect des distances de sécurité et des dépassements dangereux. Le facteur horaire mérite également d’être souligné : les quatre accidents de bus les plus graves de cet été (Boumerdès, Timimoun, Constantine, Naâma) se sont tous produits soit tôt le matin, entre 3h et 6h, soit en fin de nuit, sur des trajets longue distance où la fatigue et la somnolence du conducteur constituent un risque documenté.

Quelles solutions ?

S’y ajoute la question du contrôle de l’aptitude des chauffeurs professionnels : une instruction présidentielle avait pourtant imposé, neuf mois avant le drame de Boumerdès, des dépistages inopinés de stupéfiants pour les conducteurs de cars, taxis collectifs et poids lourds, une mesure dont l’application semble avoir été insuffisamment suivie d’effets sur le terrain. Enfin, l’état du réseau routier lui-même joue un rôle non négligeable : les tronçons concernés (RN24 à El Kerma, RN51 à Timimoun, RN79 entre Constantine et Mila, RN6 à Aïn Sefra) présentent tous des caractéristiques géométriques ou topographiques difficiles — dénivelés, virages, ravins en contrebas de la chaussée — qui transforment une sortie de route ordinaire en accident de masse.
Au-delà du drame humain immédiat et de la pression exercée sur les structures hospitalières locales, souvent dimensionnées pour une activité courante et non pour l’afflux simultané de dizaines de blessés, cette séquence d’accidents interroge directement l’efficacité des dispositifs pourtant renforcés ces derniers mois. Le durcissement du Code de la route, avec un nouveau barème de sanctions à quatre niveaux introduit en 2025-2026, n’a manifestement pas suffi à enrayer le phénomène : plusieurs experts indépendants en sécurité routière soulignent d’ailleurs que ces accidents ne peuvent être imputés aux seuls conducteurs et pointent des défaillances plus structurelles, portant sur le contrôle technique du parc de transport collectif, la formation et le suivi médical des chauffeurs, ainsi que l’entretien du réseau routier national. Sur le plan strictement statistique, cette série s’inscrit dans une tendance nationale déjà préoccupante : 825 décès sur les routes au premier trimestre 2026, et plus de 3 800 morts recensés sur l’ensemble de l’année 2025.
Plusieurs leviers ressortent de cette accumulation de drames et des enquêtes en cours. Le premier concerne l’application effective et systématique, plutôt que ponctuelle, des dépistages de stupéfiants et d’alcool chez les conducteurs professionnels de transport collectif, déjà prévus par l’instruction présidentielle de fin 2025 mais dont la mise en œuvre réelle reste à documenter. Le second porte sur l’équipement obligatoire des bus de transport de voyageurs en limiteurs de vitesse et en boîtes noires, permettant à la fois de dissuader les excès de vitesse et de documenter précisément les circonstances de chaque accident, comme cela a été possible pour Boumerdès grâce à l’enquête du parquet. Le troisième levier touche à l’aménagement des tronçons identifiés comme dangereux — RN79 entre Constantine et Mila, RN51 à Timimoun, RN6 à Aïn Sefra — par la pose de glissières de sécurité renforcées aux abords des ravins et dénivelés, et un meilleur balisage nocturne. Enfin, la question du temps de conduite et de repos des chauffeurs sur les longues liaisons interwilayas (Sétif-Boumerdès, Batna-Adrar, Tindouf-Sidi Bel Abbès) appelle une réglementation plus contraignante et mieux contrôlée, sur le modèle des dispositifs existant pour le transport de marchandises longue distance.
G. Salima

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