Lutte contre le narcotrafic: Prime aux « indics »

Jusqu’à 15 millions de dollars pour la tête d’un baron de cartel mexicain, plus de 135 millions de dollars versés en indicateurs depuis 1986 par les États-Unis : c’est à cette échelle que se joue, à travers le monde, la bataille du renseignement contre le narcotrafic.

L’Algérie vient d’y apporter sa propre pierre, avec la publication au Journal officiel n°57 du décret exécutif 26-272 du 1er août, instaurant des intéressements pécuniaires et non pécuniaires pour toute personne fournissant des informations permettant d’identifier ou d’arrêter les auteurs d’infractions liées aux stupéfiants et aux substances psychotropes.
Signé par le Premier ministre, le décret autorise les services de police judiciaire et les douanes à récompenser financièrement, ou par d’autres moyens, les personnes dont les informations ont permis d’identifier ou d’arrêter des trafiquants, ou de mettre fin à une infraction, à charge pour ces mêmes autorités d’en tenir informé le procureur de la République compétent. Le montant de la récompense pécuniaire est fixé de manière discrétionnaire par le chef du service enquêteur, qui peut également accorder des intéressements non pécuniaires, incluant protection et facilitation de démarches administratives. Ces contreparties varient selon la nature, la durée, l’étendue territoriale et la complexité de l’infraction concernée ; un arrêté conjoint entre les ministères de la Défense, de l’Intérieur, de la Justice et des Finances doit encore fixer les plafonds et barèmes précis. Le paiement intervient une fois l’auteur identifié ou arrêté, mais peut aussi être versé par tranches au fil de l’avancement de la procédure. Le texte prend soin d’exclure les agents chargés eux-mêmes de la recherche des infractions du bénéfice de ces primes, afin d’éviter tout conflit d’intérêts, et impose une confidentialité stricte, sous peine de sanctions, à quiconque participe à la mise en œuvre du dispositif – une protection de l’identité des informateurs alignée sur les dispositions du code de procédure pénale. Les bénéficiaires, en revanche, ne disposent d’aucun droit de recours en cas de refus ou de désaccord sur le montant accordé.
Ce nouveau levier juridique intervient alors que la lutte antidrogue occupe une place croissante dans l’agenda sécuritaire national. Les bilans hebdomadaires de l’Armée nationale populaire égrènent, semaine après semaine, des saisies massives : plus de 1 092 narcotrafiquants interpellés entre le 1er janvier et le 27 juin 2026, pour 25,6 millions de comprimés psychotropes, 730,46 kilogrammes de cocaïne et 156,5 quintaux de kif traité en provenance du Maroc saisis sur cette même période.

Ce qui se fait ailleurs

Les mois de juin et juillet ont vu se multiplier les prises spectaculaires, à l’image des 270 kilogrammes de cocaïne saisis à Adrar le 19 juin, puis 133 kilogrammes supplémentaires interceptés fin juillet aux frontières de Djelfa et Laghouat par des détachements de l’ANP en coordination avec les douanes.
Le décret sur les intéressements vient ainsi combler un maillon resté jusque-là largement informel dans la chaîne du renseignement : la rémunération structurée et encadrée par la loi de ceux qui, au sein même des réseaux ou à leur périphérie, acceptent de coopérer avec la justice.
Le principe retenu par l’Algérie n’a rien d’isolé : il rejoint des dispositifs éprouvés ailleurs dans le monde. Aux États-Unis, le Narcotics Rewards Program et le Transnational Organized Crime Rewards Program, gérés par le département d’État en coordination avec la DEA et le FBI, ont permis de traduire en justice plus de 75 criminels transnationaux et trafiquants majeurs depuis 1986, avec des primes pouvant atteindre des dizaines de millions de dollars pour les chefs de cartels les plus recherchés, comme l’illustrent les offres récentes visant les dirigeants du cartel de Jalisco Nueva Generación. En Italie, c’est un mécanisme différent mais poursuivant un objectif comparable qui prévaut avec le statut des « collaborateurs de justice » (pentiti), qui bénéficient de réductions de peine et de programmes de protection en échange d’informations sur les organisations mafieuses et les réseaux de trafic. La France, de son côté, a introduit dans son arsenal pénal le statut de repenti ainsi que des dispositifs d’indemnisation des aviseurs pour certaines infractions économiques et douanières, tandis que le Royaume-Uni s’appuie sur des organismes comme Crimestoppers, qui offre l’anonymat et parfois des récompenses financières pour des informations menant à des arrestations. L’Algérie se distingue toutefois par le choix d’un cadre exclusivement réglementaire et discrétionnaire, sans passer par une loi de protection des repentis à proprement parler, et en confiant la décision finale aux chefs des services enquêteurs plutôt qu’à une autorité judiciaire dédiée.
Les montants destinés à couvrir ces intéressements seront inscrits aux portefeuilles de programmes des ministères dont relèvent les services engagés dans la lutte contre le trafic de stupéfiants, conformément à la loi 04-18 relative à la prévention et à la répression de l’usage et du trafic illicites de stupéfiants et de substances psychotropes.
T. Feriel

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