L’histoire de Yennayer : Des origines aux traditions

Si l’Afrique du Nord, notamment l’Algérie, est riche en ressources naturelles et en paysages, elle l’est aussi par sa diversité culturelle et ses traditions qui composent un potentiel à exploiter.

Dans ce sillage, il est donc aisé de dire que les traditions algériennes sont de véritables catalyseurs pour une meilleure connaissance du passé historique de la région, voire du pays. Yennayer, où Ras El Aâm, reflète l’un des chapitres de l’héritage historique de ce pays et les différentes influences qu’il a eues, tant il a été témoin d’une transmission de croisements ethniques. Il s’agit de l’une des traditions attrayantes et impressionnantes qui trouve son resplendissement à travers toutes les contrées amazighes, voire à travers toute l’antique Numidie.
Yennayer est aussi l’une de ces manifestations cycliques amarrées aux saisons et à la course des planètes, principalement au moment des solstices et des équinoxes, voire une fête calendaire illustrant un épisode important dans l’histoire de la communauté. Dès lors, les Algériens, tout comme le reste de l’Afrique du nord, se sont trouvé, hier, 12 janvier, au rendez-vous de Yennayer 2975. Appelé aussi Haggus dans certaines contrées berbérophones du Maroc, Yennayer symbolise le passage vers une nouvelle ère. Une tradition qui symbolise, par excellence, le premier jour du calendrier agraire en usage dans nos contrées et à travers le reste de l’Afrique du Nord depuis la nuit des temps.
Dans le comput de nos générations anciennes, on attribuait cet événement au début de la dernière décade des illustres « lyali », période la plus froide de l’année qui s’étale du 12 décembre au 21 janvier. Ainsi, Yennayer marque le passage d’une étape à une autre, voire le commencement d’une nouvelle époque. Cependant, la tradition veut que cette péripétie soit estampillée d’une particularité singulière en implorant les forces divines de fertiliser la terre, source de l’abondance et de la prospérité. Dans la mesure où la circonstance est placée sous le signe du festin, on doit s’efforcer à manger jusqu’à satiété en guise de préfiguration à une meilleure récolte et une kyrielle alimentaire pour tout le reste de l’année.
Le repas de prédilection est le couscous, garni de la viande de volailles et des légumes, auquel sont additionnées, dans certaines régions comme Tlemcen, les Aurès et la Kabylie , des beignets et des crêpes. Manière de se soumettre aux pouvoirs prophylactiques attribués au sacrifice, on est tenu d’égorger soi-même la volaille dont le sang, dit-on, chasse les forces maléfiques (jnoun) comme le stipulait un proverbe ancien qui disait: « seyel eddem irouh el hem »- répands le sang et le mal s’en ira -. Les légumes secs, autre symbole de l’abondance, sont obligatoires pour le bouillon auquel on évite des épices, la recette est caractérisée par le mélange de sept légumes en bouillie (cherchem). Cependant, on s’abstient, ce jour là, de consommer des aliments aigres ou amers qui pourraient être une sinistre prédiction pour l’année, à savoir les incendies des champs, une mauvaise récolte, la sécheresse…Pour la même occasion, les enfants ont droit à une multitude de friandises et sucreries (m’khelett), allégoriques de jouissance, de bonheur et de prospérité. Les enfants qui ne voudraient pas manger sont effarouchés par le fait d’appeler « aâdjouzet yennayer » qui viendrait les éventrer pour les remplir de paille. Pour la circonstance, les membres de la famille habituellement absents, comme les filles mariés, sont invités à partager le repas familial tout en pensant à garder leurs parts de friandises à ceux dont la présence est impossible. Certaines autres pratiques sont aussi d’actualité et consistent à placer un peu de nourriture sur les pierres de l’âtre (kanoun ou medjmer), le moulin domestique (r’ha) et le métier à tisser (azetta ou mensedj) pour que ces accessoires soient perpétuellement arrosés de la bénédiction divine.
Synonyme de fertilité et de renouveau, cette journée est aussi consacrée à chauler les murs et les âtres du foyer. De même, les tout petits enfants reçoivent leur première coupe pour éloigner d’eux les mauvaises influences (el-aâin ou thitt) d’une part, et pour que les cheveux poussent plus forts et énergiques, une façon somme toute de leur souhaiter beaucoup de bonheur, de dynamisme et de virilité. Il va sans dire que dans certaines régions berbérophones, on compare l’enfant à l’arbre, qu’on taille d’ailleurs durant la même période, pour dire de lui qu’il pousse encore plus fort quand on le débarrasse des mauvaises impulsions.
Alors que Yennayer est porteur de belles choses, il contraint aussi à certains interdits : ne pas balayer pour ne pas chasser les bonnes influences, ne pas sortir le feu (les braises) de la maison et s’abstenir de prononcer des mots de mauvais augure tels que misère, faim,…. En somme, Yennayer demeure une tradition encore vivante et vibrante de nos jours, avec ses rites, ses douceurs et sa symbolique.

Les origines

Même si l’histoire des Berbères remonte à une dizaine de milliers d’années avant Jésus-Christ, ce n’est qu’au temps de l’Egypte ancienne que sera fixé l’an zéro du calendrier berbère. Il correspond à la date où le roi Chachnaq 1er (Sheshonq) fût intronisé pharaon d’Egypte (950 av. J.C). L’apparition de Yennayer de l’an 951 avant Jésus-Christ du calendrier grégorien correspond à un événement politique de portée indéterminée pour les Amazighes, nombreux dans les différentes armées des Pharaons, et qui allaient peu à peu se proclamer et influer sur les Rois pharaons. C’est ainsi qu’ils réussirent à arracher leur droit d’observer leur propres rites comme les cultes funéraires, pratique spirituelle d’importance capitale à l’époque. Il en fut une qui ne pouvait passer inaperçue, le rite funéraire organisé à la mort de Namart, père de Sheshonq 1er qui allait bientôt être le fondateur de la XXIIème dynastie pharaonique. En effet, en l’an 950 av.J.C, à la mort du Pharaon Psousennès II, un Amazigh répondant au nom de Sheshonq accède au statut de Pharaon d’Egypte en soumettant tout le Delta du Nil, ainsi que la grande prêtrise égyptienne sous son autorité, et fonda sa capitale à Bubastis. Auparavant, Sheshonq 1er régnait sur un territoire allant de la partie orientale de la Libye actuelle jusqu’au delta du Nil. Il régna sur l’Egypte en tant que Pharaon de 950 jusqu’à 929 av. J.-C. Soucieux de respecter la tradition pharaonique, son fils épousa la princesse Makara, fille du défunt Psousennès II. En commémorant cet événement, Yennayer devient également le symbole des retrouvailles entre les Amazighes et leur histoire plusieurs fois millénaire.

Le calendrier agraire algérien

Le calendrier agraire qui est en usage, depuis les temps très anciens, à travers les pays de l’Afrique du Nord en général et en Algérie en particulier, dont le premier jour est Yennayer, est issu du calendrier Julien enraciné au siècle premier avant J.C. par l’empereur Romain Jules César. Il fut pratiqué dans le monde jusqu’à la réforme opérée par le Pape Grégoire 8 au 16eme siècle. Les astronomes de l’époque, afin d’amender le calendrier Julien, décidèrent que le 5 octobre de l’année 1582 soit le 15 du même mois pour ajuster le retard de 10 jours concédés lors des siècles derniers. Dés lors, le décalage s’intensifia d’un jour par siècle dont les deux premiers chiffres ne seraient divisibles par quatre (1700, 1800, 1900…). Les noms des mois émanant du latin et ont presque la même épellation en arabe dialectal et en berbère: Yennayer ou Ennayer, Januarius en latin – Fourar, Februarius, Fevrier – Meghress, Maârs ou Mars – Yebrir ou Abril, Aprilis – Maggou ou Mayou, Maius – Younyou, Junius – Youlyou ou Julius – Ghocht, Augustus – Chtember, September –Tober, Octobre – Wamber ou Nwamber, Novembre – Doudjember ou Dember, Décembre.
S’agissant des saisons, elles sont en avance de trois semaines sur celle du calendrier Grégorien :
– Hiver : – du 16 au 4 fourar (29 nov.- 27 fev.).
– Printemps : – du 5 fourar au 16 maggou (28 fev.- 26 mars).
– Eté : – du 17 maggou au 16 ghocht (30 mai- 29 août).
– Automne : – du 17 ghocht au 15 wamber (30 août- 28 nov.).
R. Salem

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