On évoque des dizaines de morts: Nuit d’enfer au Nord-est

Au moins 12 morts, 54 blessés dont six dans un état grave, et près de 200 foyers recensés en une seule nuit : c’est le bilan officiel qui a plongé l’Algérie dans la stupeur au lendemain des incendies qui ont ravagé mercredi 26 août plusieurs wilayas du centre et de l’est du pays, en premier lieu Béjaïa, Jijel et Tizi-Ouzou. D’autres informations évoquent quant à elle plusieurs dizaines de décès.
Selon le ministre de l’Intérieur, des Collectivités locales et des Transports, Saïd Sayoud, les services de la Protection civile avaient déjà recensé 131 incendies de végétation à travers 15 wilayas dès 17 heures mercredi, dont 56 déjà éteints et 75 encore en cours. Béjaïa concentrait le plus grand nombre de départs de feu avec 20 incendies, devant Tizi-Ouzou (13), Skikda (10) et Jijel (6). Au fil de la nuit, la situation s’est nettement aggravée : le bilan opérationnel établi par la Protection civile à 7 heures du matin faisait état de 193 incendies, dont 147 éteints et 46 encore actifs. Les flammes ont touché au total Béjaïa, Tizi Ouzou, Skikda, Jijel, El-Tarf, Sétif, Mila, Annaba, Guelma, Médéa, Constantine, Batna, Tébessa, Tissemsilt et Boumerdès, un embrasement favorisé par une chaleur intense et des vents violents.
Dans le détail, les foyers les plus critiques se sont concentrés à Jijel sur les communes de Draâ El Mizan, Béni Aïssi, Maâtkas, Tizi Ghenif, Tigzirt, Béni Zmenzer, Ouacif et Bouzeguène pour Tizi-Ouzou, tandis qu’à Jijel même, le foyer le plus préoccupant se situait à Ouled Yahia Khedrouche, au lieu-dit Sidi Amhamed, où le feu menaçait directement des habitations, nécessitant l’engagement d’un hélicoptère bombardier d’eau Mi-26 en appui aux opérations d’évacuation. À Béjaïa, les communes de Melbou, Tamridjt et Toudja ont été sévèrement affectées, entraînant à elles seules quatre décès.
Un bilan humain « lourd »
C’est sur place, à l’hôpital de Souk El Tenine à Béjaïa, que le ministre de l’Intérieur a annoncé le bilan humain. Cinq décès ont été enregistrés dans la wilaya de Jijel, quatre dans la wilaya de Béjaïa et trois dans celle de Tizi-Ouzou, un bilan présenté comme provisoire et susceptible d’évoluer. Pourtant, on évoque un bilan plus lourd qui avoisinerait la centaine de morts. Rien qu’à Jijel où le Premier ministre, Sifi Ghrieb, accompagné de plusieurs membres du gouvernement, a pris part hier vendredi aux cérémonies de funérailles des victimes des incendies au cimetière « Dar El Baka » dans la localité de Djemâa Beni Habibi, on dénombrait des dizaines de cercueils. Selon Maghreb Émergent, des listes de noms circulant localement (notamment via la page Facebook Nass Jijel) suggéreraient un bilan nettement supérieur pour la seule wilaya de Jijel, mais aucune source officielle n’a pour l’instant confirmé de bilan actualisé.
Côté blessés, 54 cas de brûlures ont été recensés à l’hôpital de Souk El Tenine, dont six dans un état grave. Sayoud et le ministre de la Santé, Mohamed Seddik Ait Messaoudène, se sont rendus sur place mercredi soir puis à Jijel jeudi afin de s’enquérir sur le terrain du déroulement des opérations d’extinction et de l’état de santé des blessés, accompagnés selon certaines sources du directeur général de la Sûreté nationale et de celui de la Protection civile. Pour sa part, le Premier ministre, Sifi Ghrieb, s’est rendu, jeudi, dans la wilaya de Jijel afin de constater sur le terrain la situation après les incendies qui ont touché la wilaya, de suivre les opérations d’intervention et d’extinction, et de s’enquérir des conditions de prise en charge des blessés et des sinistrés ainsi que des mesures prises pour les accompagner et atténuer les effets de ces incendies. Par ailleurs, quatre personnes grièvement brûlées hospitalisées au niveau de l’Etablissement public hospitalier (EPH) de Souk El Ténine (wilaya de Béjaïa), ont été évacuées jeudi par hélicoptère vers l’Hôpital des grands brûlés de Zéralda (Alger).
Panique, évacuations et routes coupées
Sur le terrain, la panique a gagné plusieurs localités. Des images relayées par des sites en ligne ont montré des habitants réfugiés dans un bureau de poste au milieu d’épais nuages de fumée, alors que les feux se rapprochaient. Des évacuations préventives ont été menées notamment à Ouled Yahia Khadrouche et Chekfa, où des moyens terrestres et aériens ont été engagés, tandis que la gendarmerie a annoncé la fermeture de trois routes nationales importantes reliant des régions de l’est du pays, à proximité de Béjaïa, Jijel et Sétif. D’autres évacuations ont concerné des vacanciers ayant dû quitter précipitamment leur lieu de villégiature.
Pour faire face à l’ampleur du sinistre, d’importants moyens aériens ont été déployés, parmi lesquels un hélicoptère bombardier d’eau Mi-26, des avions AT-802 et un appareil BE-200, en complément des moyens terrestres.
Face à ce « grand malheur », le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, a décrété jeudi un deuil national de trois jours, ordonnant la mise en berne de l’emblème national et l’annulation des manifestations festives ainsi que des compétitions sportives nationales pendant cette période. Dans son message, le chef de l’État a adressé ses sincères condoléances et sa profonde compassion aux familles endeuillées, implorant un prompt rétablissement pour les blessés. Conséquence directe de cette décision, la Ligue de football professionnelle a annoncé le report du lancement du championnat de Ligue 1 Mobilis 2026/2027, initialement prévu ce même jeudi. Le ministère des Affaires religieuses a par ailleurs demandé aux imams des mosquées d’appeler à la prière pour les victimes et les blessés.
Des enquêtes ouvertes
Au-delà de la gestion de l’urgence, le ministre de l’Intérieur a annoncé jeudi l’ouverture d’enquêtes approfondies afin de déterminer les causes et les circonstances de plusieurs incendies ayant touché les wilayas concernées. Cette annonce s’inscrit dans une tendance déjà observée cet été : fin juillet, la justice avait ordonné le placement en détention provisoire de sept individus soupçonnés d’implication dans des incendies d’origine criminelle, dans le cadre de cinq procédures distinctes portant sur des feux déclarés à Guelma, Constantine, Tipaza, Jijel et Bouira, les mis en cause étant poursuivis notamment pour sabotage et incendies volontaires d’espaces forestiers. La question de l’origine, criminelle ou purement climatique, de la multiplication des départs de feu reste donc posée, sans que les autorités n’aient pour l’instant tranché sur cette nouvelle vague.
Solidarité citoyenne
Dès le lendemain, un vaste élan de solidarité s’est mis en place envers les sinistrés de Jijel, Béjaïa et Tizi Ouzou. Citoyens et associations, dont le Croissant-Rouge algérien, ont mobilisé de l’eau, des vivres, des produits d’hygiène, des médicaments et des matelas pour venir en aide à ceux qui ont tout perdu dans ces trois wilayas, les plus durement touchées par cette vague de feux.
Cette nouvelle tragédie intervient alors que l’État achève tout juste le traitement d’une précédente vague, celle de juillet, qui avait fait six morts et donné lieu à près de 2 000 incendies à travers le territoire national. Sur instruction présidentielle, les commissions de wilaya et la commission nationale chargées d’évaluer les dégâts avaient clôturé leurs travaux le 11 août, portant notamment sur les dommages causés aux produits agricoles, aux habitations, au mobilier et aux équipements électroménagers. La remise des décisions d’octroi d’indemnisation aux sinistrés a débuté le 18 août à travers les communes concernées, en application des instructions présidentielles visant à finaliser l’ensemble de l’opération avant le 31 août 2026. Un dispositif similaire est désormais attendu pour les familles touchées par les incendies de cette dernière semaine d’août.
Ce nouvel épisode confirme une tendance déjà relevée durant l’été : selon des données de la Protection civile, le nombre total d’incendies enregistrés entre le 1er mai et le 20 juillet s’élevait à environ 4 000, contre 1 501 sur la même période en 2025, soit une hausse de 167 %. Pour tenter d’endiguer le phénomène, la campagne nationale de prévention et de lutte contre les feux de forêt a été avancée cette année, lancée dès le 1er mai 2026 au lieu du 1er juin habituel, et prolongée jusqu’au 30 novembre au lieu de fin octobre, pour s’adapter à l’allongement de la période à haut risque climatique. Le dispositif 2026 intègre notamment près de 140 drones destinés à la détection précoce des départs de feu, appuyés par l’imagerie satellite et des données météorologiques en temps réel. Nombre d’observateurs rappellent, à ce titre, le souvenir encore vif de juillet 2023, lorsque plus de trente personnes avaient péri dans la seule région de Béjaïa.
G. Salima
