Opération antidrogue d’envergure en Algérie: Une saisie record de « saroukh »

10,4 millions de capsules de Prégabaline 300 mg, appelé communément saroukh, et 33,4 kg de cocaïne saisis : c’est le bilan de la plus importante opération antidrogue jamais réalisée par la Police algérienne, annoncée jeudi par la Direction générale de la Sûreté nationale (DGSN). En effet, le Service central de lutte contre le trafic illicite de stupéfiants (SCLTIS) a démantelé la structure criminelle d’un réseau international organisé, dans ce que le communiqué qualifie de « bilan opérationnel le plus important du genre » réalisé par ses services.

Le Parquet de la République près le pôle pénal national de lutte contre le terrorisme et la criminalité transnationale organisée, près le tribunal de Sidi M’hamed, a annoncé hier vendredi dans un communiqué qu’il avait été mis fin aux activités d’un groupe criminel organisé composé de 50 individus, dont des étrangers, 25 d’entre eux ayant été arrêtés en flagrant délit et placés en détention provisoire dont un Mauritanien âgé de 32 ans et une femme de 48 ans. 25 autres suspects, de nationalités algérienne, marocaine et hollandaise, dûment identifiés, demeurent en fuite, précise le parquet.
L’opération est l’aboutissement d’un travail de renseignement engagé dès janvier 2026 par les enquêteurs du SCLTIS, qui ont mis au jour un réseau opérant dans l’ouest du pays. Selon la DGSN, ce réseau était dirigé depuis le Maroc par des barons de la drogue marocains recherchés par la justice algérienne, lesquels s’appuyaient sur des relais à Dubaï, aux Émirats arabes unis, pour la gestion et le transfert des fonds issus du trafic, ainsi que sur des complices installés en France. Cette architecture – pilotage depuis le Maroc, circuit financier via Dubaï, ramifications en France – dessine un réseau transnational structuré autour de plusieurs pôles fonctionnels : direction, logistique, blanchiment et écoulement.
Après avoir reconstitué les itinéraires des cargaisons en provenance des wilayas du Sud, les enquêteurs du SCLTIS, appuyés par le Groupement des opérations spéciales de la police (GOSP), ont procédé à des interpellations simultanées dans les wilayas d’Oran, Tizi-Ouzou, Alger, Blida et Tipasa.
La valeur marchande des produits saisis est estimée à près de 10 milliards de dinars. Outre les stupéfiants, les policiers ont récupéré 19 véhicules utilisés dans les activités du réseau, dont un camion semi-remorque citerne et trois motos, ainsi que plus de 15 millions de dinars provenant des revenus criminels. Les suspects ont été présentés ce jeudi 20 août 2026 devant le procureur de la République près le pôle pénal spécialisé de Sidi M’Hamed, à Alger.

Une escalade continue depuis trois ans

Cette saisie, si elle est la plus importante jamais enregistrée, s’inscrit dans une trajectoire de croissance quasi ininterrompue du trafic de Prégabaline en Algérie depuis le début de la décennie. En mars 2023, une opération menée à la veille du Ramadhan dans quatre wilayas – Alger, Oran, Annaba et Ouargla – avait permis la saisie de plus de 1,6 million de capsules de psychotropes, dans le cadre d’un réseau piloté depuis Tamanrasset par un groupe de dix individus dont le chef s’était réfugié en France.
Trois ans plus tard, l’ampleur des saisies a changé d’échelle. En juin 2026, une opération nationale de destruction judiciaire a porté entre autres sur plus de 25 millions de comprimés de psychotropes, illustrant le volume cumulé des saisies opérées par les différents services de sécurité sur plusieurs mois. Le 10 mai 2026, 13 membres d’une bande criminelle transnationale ont été écroués après la découverte de près de 4 millions de comprimés de même type. Le 27 juillet 2026, une opération menée dans la wilaya d’Alger avait permis la saisie de plus de 2 millions de comprimés de psychotropes et démantelé un réseau, avec la neutralisation de quatre narcotrafiquants et la récupération d’armes. Deux jours avant la présente affaire, le 19 août 2026, une enquête distincte avait déjà conduit à la saisie de 86,4 kg de cocaïne et plus d’un million de comprimés de Prégabaline 300 mg, avec six mises en détention provisoire.
Cette accumulation d’opérations dessine une courbe ascendante : d’un peu plus d’un million et demi de capsules lors des principales saisies de 2023, le trafic est passé à des lots de plusieurs millions d’unités en 2026, avec un pic à plus de 10 millions de capsules pour la seule opération annoncée jeudi – soit près de dix fois le volume des plus importantes saisies constatées trois ans plus tôt sur une opération unique.

Pourquoi Dubaï

Le communiqué de la DGSN indique que les membres du réseau basés à Dubaï assuraient « la gestion et le transfert des fonds et des revenus issus de cette activité criminelle ». Ce choix n’a rien d’anecdotique : les Émirats arabes unis, et Dubaï en particulier, sont identifiés depuis plusieurs années par les services judiciaires européens comme l’une des principales places de blanchiment pour l’argent du narcotrafic international. Des trafiquants pilotent leurs activités illicites depuis Dubaï, coordonnant par téléphone l’importation de cargaisons entières tout en s’appuyant sur un réseau de complices dans les ports et les entreprises de transport, une méthode qui leur permet de garder les mains propres. Le système repose largement sur la hawala, un mécanisme de transfert informel qui permet de déplacer des fonds sans laisser de trace bancaire, couplé à une opacité financière qui complique le traçage des flux par les enquêteurs étrangers. Une source judiciaire belge citée par la RTBF résume ce fonctionnement : la hawala reste très en vogue dans cette partie du monde, sans passage par les banques et donc sans trace, et même lorsque les flux transitent par le système bancaire officiel, les contrôles sur l’origine de l’argent y restent extrêmement légers.
Ce recours à Dubaï s’inscrit dans un schéma classique de blanchiment en trois temps – placement de l’argent liquide dans le circuit financier, empilement des transactions pour brouiller son origine, puis réintégration dans l’économie légale par l’achat de biens ou l’investissement – un procédé documenté sur de nombreux réseaux criminels transnationaux, sans lien avec l’origine géographique des trafiquants. La place émiratie a d’ailleurs été inscrite en 2022 sur la liste grise du Groupe d’action financière pour ses lacunes en matière de lutte anti-blanchiment, ce qui l’a conduite à renforcer sa coopération judiciaire avec plusieurs pays, sans que cela n’ait mis fin à son attractivité pour ce type de flux. Le précédent le plus significatif reste le démantèlement, fin 2022, d’un « super-cartel » de la cocaïne par Interpol : une cinquantaine de personnes avaient été arrêtées et 30 tonnes de cocaïne saisies, l’un des épicentres du réseau se trouvant précisément à Dubaï. C’est ce même écosystème financier, plus que toute coordination étatique, qui explique la présence d’un relais émirati dans le réseau démantelé par le SCLTIS.

La main du makhzen

Le communiqué de la DGSN situe explicitement le pilotage de ce réseau au Maroc, un élément qui rejoint des accusations formulées à plusieurs reprises par les autorités algériennes ces dernières années. Dès mars 2021, Alger avait publiquement accusé le Maroc de chercher à déstabiliser l’Algérie en utilisant le trafic de drogues, dénonçant l’impunité assurée par le régime marocain aux narcotrafiquants et aux réseaux de narcotrafic, et affirmant que Rabat encourageait ses éléments postés aux frontières à faciliter l’acheminement de tonnes de drogues vers l’Algérie. Le dossier du jeudi 20 août, avec des barons marocains identifiés comme dirigeants du réseau, s’inscrit dans cette logique destructrice alors que nombre de faisceaux convergents établissent une coordination renforcée entre le makhzen et les Emirats.
Pour rappel, le Maroc est premier producteur mondial de résine de cannabis, un classement confirmé année après année par l’ONUDC (Office des Nations unies contre la drogue et le crime).

La Prégabaline, reine du trafic

La Prégabaline est à l’origine un médicament, commercialisé sous le nom de Lyrica, appartenant à la classe des gabapentinoïdes. Mise sur le marché en 2004 pour traiter l’épilepsie partielle, son indication s’est ensuite étendue à la douleur neuropathique et au trouble anxieux généralisé.
Les effets recherchés en usage détourné sont l’euphorie, la sédation et l’anxiolyse, que ce soit pour un usage récréatif ou à la suite d’une prise en charge thérapeutique interrompue, et la tolérance à la molécule s’installe rapidement, poussant à l’escalade des doses.
Contrairement aux stupéfiants classiques, la Prégabaline reste un médicament légalement produit et relativement peu coûteux à fabriquer, ce qui facilite sa production en grandes quantités et son écoulement à bas prix sur le marché parallèle, en particulier auprès d’un public jeune et précarisé qui ne peut pas s’offrir des drogues dures. Le risque sanitaire est réel : associée aux opiacés, la Prégabaline expose à un risque accru de dépression respiratoire, y compris chez des patients pour lesquels la dose d’opiacés seule n’en provoquait pas, et les surdosages se traduisent le plus souvent par une somnolence intense, un état confusionnel, une agitation, voire des crises convulsives et des comas, avec des décès régulièrement recensés lorsque la molécule est associée à d’autres substances.

G. Salima

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