Sous-traitance mécanique : Le nouveau moteur de l’économie nationale ?

En l’espace d’une seule année, la production nationale de véhicules est passée de 2 456 unités en 2023 à plus de 30 000 en 2024, selon les données de l’Organisation internationale des constructeurs automobiles (OICA) reprises dans un rapport international soulignant la transition industrielle notable qui s’opère en Algérie depuis le début de 2026, portée par ce bond de production ainsi que par la montée en gamme du projet de Tafraoui, passé du stade du montage à celui d’une fabrication plus approfondie.
Cette accélération, loin d’être un simple exploit d’assemblage, repose sur un maillon longtemps resté le point faible du secteur : la sous-traitance mécanique, aujourd’hui érigée en véritable levier de relance économique.
Le signal le plus tangible de cette mutation se lit dans les chiffres de l’usine Stellantis de Tafraoui, à Oran. Sa production est passée d’environ 17 000 véhicules en 2024 à 53 000 en 2025, l’entreprise visant désormais 90 000 unités pour 2026, une trajectoire confirmée par une source diplomatique arabe évoquant près de 60 000 unités produites en 2025 et un objectif de 90 000 véhicules d’ici la fin de l’année. Mais au-delà du volume, c’est le taux d’intégration locale qui constitue désormais l’indicateur le plus surveillé par les pouvoirs publics : le constructeur ambitionne de dépasser 30 % d’intégration locale d’ici la fin de 2026, un cap qualifié d’indicateur clair d’une volonté de véritable ancrage industriel et de construction d’un réseau national de sous-traitance solide. Un objectif plus ambitieux encore circule dans les milieux économiques, qui évoquent un seuil de 35 % d’intégration à l’horizon 2027, porté par de nouvelles exigences réglementaires imposant la pré-identification de sous-traitants locaux.
Cette bascule ne doit rien au hasard. Le Premier ministre Sifi Ghrieb a lui-même présidé l’installation d’un groupe de travail chargé d’élaborer un référentiel national d’intégration pour l’industrie des voitures, autobus et motocyclettes, un document conçu, selon un expert cité par le quotidien El Chaab, non comme une simple formalité administrative mais comme l’instrument technique précis destiné à déterminer ce qui doit être produit localement, à quelle échéance et selon quelle proportion.
Un référentiel national d’intégration
L’enjeu, rappelle ce même expert, tient à l’expérience passée du pays en la matière, qui avait débouché sur des usines de façade importées presque en totalité ; sans activité de sous-traitance produisant fils, plastiques industriels, verre, caoutchouc ou composants électroniques simples, il ne peut exister d’industrie automobile, seulement des ateliers de montage. Le ministère de l’Industrie confirme cette orientation, cherchant à faire de ces projets la base d’un tissu industriel local de sous-traitance associant les PME et relevant progressivement les taux d’intégration selon un calendrier clair.
Sur le terrain, cette stratégie prend corps à travers des trajectoires d’entreprises spectaculaires. IDENET, spécialisée dans les faisceaux électriques, les câbles et les cartes électroniques pour l’automobile et l’électroménager, fournisseur de l’usine Stellantis d’Oran, est passée d’une vingtaine de salariés à 375 employés – dont 122 ingénieurs – en une seule année depuis le lancement de son usine d’Aïn Témouchent, financée par un investissement de plus de 360 millions de dinars. Ses capacités, actuellement de 10 millions de faisceaux électriques et 3 millions de cartes électroniques par an, doivent grimper respectivement à 12 et 6 millions grâce à deux projets d’extension, portant les effectifs à 800 employés dès septembre. Titulaire des certifications ISO 9001, 14001, 44001 et 26001, des labels EcoVadis et CyberVadis ainsi que de la certification IATF, référence mondiale du secteur, l’entreprise figure parmi les rares sous-traitants automobiles africains de rang Tier 1, fournisseurs directs des constructeurs, et vise désormais l’exportation vers les filiales européennes de Stellantis ainsi que vers plusieurs marchés africains.
À Aïn M’lila, dans la wilaya d’Oum El Bouaghi, MHLB Industrie illustre une autre facette de cette transformation : passée du statut d’importateur de pièces détachées à celui de fabricant local de moteurs, l’entreprise emploie 53 travailleurs et produit jusqu’à 200 moteurs par jour pour les marques DFM, Chery, Chevrolet et Hafei, son autorisation d’exploitation ayant été délivrée en moins de six mois après le dépôt du dossier.
Des trajectoires spectaculaires
Elle ambitionne de porter à 65 % le taux d’intégration locale de ses moteurs et a déjà sollicité, via la plateforme numérique de l’AAPI, une extension foncière pour fabriquer localement culasses, couvre-culasses et pièces en aluminium moulé, tout en envisageant de concevoir et de breveter son propre moteur avec un centre universitaire de recherche.
À Mostaganem, l’entreprise Maintenance Industrielle Kadda (MIK), spécialisée dans la pièce mécanique de précision, a bénéficié d’une assiette foncière de 25 000 mètres carrés dans la zone industrielle d’El Bordjia, lui permettant de porter ses effectifs de 100 à près de 250 employés. Fabricant d’arbres de transmission, de poulies et de pièces mécaniques rotatives destinées à l’automobile mais aussi à l’agriculture et à la construction navale, l’entreprise réduit la facture d’importation de composants autrefois entièrement achetés à l’étranger et prépare une nouvelle étape stratégique : la création de sa propre fonderie, pour mieux maîtriser sa chaîne d’approvisionnement.
Ces réussites individuelles s’inscrivent dans une dynamique plus large. Le salon Equip-Auto Algérie, qui a célébré cette année ses vingt ans d’existence lors de sa 19ᵉ édition, a mis en lumière une progression qualitative et quantitative de la participation nationale, avec 40 fabricants algériens spécialisés dans la pièce de rechange et la maintenance. Sur le plan macroéconomique, l’AAPI a enregistré plus de 700 projets d’investissement depuis le début de l’année, pour un montant déclaré dépassant 889 milliards de dinars, son directeur général Omar Rekkache attribuant ce bilan positif à un climat des affaires en amélioration depuis trois ans, un dynamisme qui s’est notamment traduit par un projet omanais de fabrication automobile pour la marque sud-coréenne Hyundai. Du côté gouvernemental, le chef de l’exécutif a récemment insisté sur le fait que l’industrie automobile progresse aujourd’hui à un rythme soutenu et avec des capacités authentiquement algériennes, portée par un nisme industriel de soutien couvrant notamment la fabrication de batteries et de systèmes de freinage, avec l’annonce prochaine de nouveaux projets.
Reste que le chemin vers une filière pleinement intégrée demeure long. Les 300 à 350 sous-traitants annoncés par le ministère de l’Industrie lors de la signature du premier cahier des charges avec Fiat, en novembre 2022, devaient permettre, dès 2025, d’économiser des devises jusque-là consacrées à l’importation de pièces détachées – un objectif dont la réalisation effective reste aujourd’hui à mesurer à l’aune des taux d’intégration réels obtenus par les constructeurs installés. C’est précisément ce chaînon entre ambition réglementaire et performance industrielle concrète que les trajectoires d’IDENET, de MHLB ou de MIK viennent, pour l’instant, valider sur le terrain.
G. Salima
