Ce que j’en pense : Pain rassis
Par Said Adel
Des raisins gros et mûrs à souhait, trainaient sur cette table de bout de terrasse depuis plus de vingt minutes. Il y avait également une assiette pleine d’un gratin de pommes de terre à peine entamé et une autre garnie d’une salade avec deux côtelettes dont une seule avait fait l’objet d’une légère bouchée. Le client, qui était attablé là, s’était levé brusquement, dérangé par un appel téléphonique. Il se leva, paya le restaurateur, monta dans son véhicule et disparut. Vingt minutes étaient passées et le serveur n’était toujours pas venu débarrasser.
Assis à même le sol à quelques mètres du restaurant, il regardait cette table abandonnée. Bien sûr, il avait faim. Ses mains comme ses pieds écorchés et nus étaient sales. Son regard sur la table était concentré et fixe. Son corps restait immobile. On l’aurait dit dans une complète léthargie si ce n’était ses yeux qui restaient rivés, non sur le gratin, non sur la viande ou la salade mais sur et seulement sur le panier à pain.
Cela faisait deux jours qu’il n’avait rien avalé, cela faisait deux jours que son ventre chantait une faim qui le poussait à se recroqueviller sur lui-même comme un ver de terre. Une douleur à laquelle il s’était habitué et qu’il calmait le plus souvent avec du pain rassis. Il mangeait ce pain avec appétit en compagnie de pigeons bruyants mais partageurs en guise de convives. Il avait appris à aimer ce pain rassis et rêvait parfois de le rencontrer rien qu’une fois à la sortie du four, chaud et croustillant. Cela faisait deux jours que le vieil homme qui passait tous les matins pour nourrir les pigeons n’était pas venu…
La table n’avait toujours pas été desservie. Il aurait pu aller chaparder discrètement un morceau de pain ou autre chose sans que personne ne s’en rende compte, mais il restait là, impassible et les yeux toujours accrochés au panier de pain. Le palliatif à sa douleur était là, tout près, cependant il n’osait pas et se contentait de se nourrir d’une image de pain. Et puis il y a les serveurs qui risquaient de sortir à tout moment, certains sont méchants et n’hésitent pas à donner des coups pour protéger les yeux de leurs clients dont la vue d’un miséreux pouvait gêner le bon déroulement du repas.
Un chat roux et sale passa près de la table, flaira la viande et d’une acrobatie fulgurante se saisit d’une côtelette et s’en alla en courant vers le gazon pour en faire son repas, et quel repas ! Notre homme toujours assis à même le sol ne rata pas une miette de la scène et fut pris d’un fou rire, un fou rire si fort qu’il en oublia sa faim, la table et son panier de pain. Il se leva et décida d’aller en direction des espaces gazonnés d’Es-Seddikia, peut-être que le vieil homme qui avait pour habitude de déposer du pain rassis était revenu. Peut-être qu’une autre âme charitable avait pensé à venir nourrir ces malheureux pigeons…
Peut-être que les pigeons lui auront laissé quelque chose…