Meriem Medjkane, actrice, à Algérie Presse : «J’aime être un vecteur entre les idées et le spectateur»
Entretien réalisé par O.A Nadir

Actrice reconnue pour la précision de son jeu et la profondeur de ses interprétations, Meriem Medjkane s’est imposée comme l’un des visages majeurs du cinéma algérien contemporain. Formée au théâtre avant de s’illustrer sur grand écran, elle construit une filmographie exigeante et cohérente, marquée par des œuvres fortes telles que «Les Terrasses» de Merzak Allouache, «Kindil El Bahr» de Damien Onouri, «Celle qui vivra» d’Amor Hakkar (2017), -rôle pour lequel elle reçoit l’African Movie Academy Award de la meilleure actrice principale-, «Papicha» de Mounia Meddour (2019), «De nos frères blessés» de Hélier Cisterne (2020), «Abou Leila» d’Amin Sidi Boumediene, et plus récemment «Alger» (2024) de Chakib Taleb-Bendiab, Grand Prix du meilleur long métrage au Festival international du film de Rhode Island.
À travers des personnages complexes, souvent traversés par l’histoire et les blessures intimes, Meriem Medjkane développe un cinéma de l’intériorité, où l’humanité précède toujours la performance.Rencontre avec une actrice dont le parcours est à la fois prestigieux et profondément humain.
Algérie Presse : Dans Alger, vous incarnez une psychiatre qui tente de comprendre les autres tout en se cherchant elle-même. Est-ce que jouer Dounia vous a obligée à vous confronter à vos propres zones d’ombre ?
Meriem Medjkane : Oui, j’avoue que j’ai dû me confronter à des zones sombres de ma mémoire affective ou, en tout cas, interroger certains aspects de ma psyché pour travailler ce rôle. C’est à la fois effrayant et nécessaire lorsqu’on est acteur. Nous devons nous connaître et être courageux. Il est, à mon sens, difficile de faire exister des personnages authentiques si l’on refuse d’explorer son humanité dans toutes ses dimensions.
Le film traite de l’enfance volée, du silence et de la peur. En tant qu’artiste, comment parvient-on à jouer la douleur sans en être dévorée ?
Je crois qu’avec le temps et de l’entraînement, j’arrive à avoir des garde-fous. Je peux plonger et ressortir la tête de l’eau dès que nécessaire. Mais attention, lors de tournages difficiles, nous sommes souvent entourés d’équipes formidables, nous rions beaucoup et, au final, nous savons que nous faisons des films, que nous sommes dans la fiction !
Chakib Taleb-Bendiab filme Alger comme un corps blessé. Si la ville était un personnage, quel dialogue Dounia aurait-elle avec elle ?
Alger est un personnage du film. Évoluer en son sein était une expérience très forte, très émouvante pour moi. Dounia lui dirait certainement qu’elle l’aime de toute son âme, malgré les douleurs passées et les blessures. Elle l’aime pour sa beauté, sa dignité et, comme elle, elle sera courageuse.
On sent dans votre jeu une grande pudeur, presque une résistance intérieure. Est-ce une direction du réalisateur ou votre manière à vous de parler de la souffrance ?
Il y a une convergence des deux. Pour moi, ce rôle exige de la pudeur dans les émotions. Il fallait que Dounia garde la tête froide pour mener cette enquête, même si elle-même est tourmentée. La pudeur est quelque part une chose que j’ai toujours observée chez nous lorsqu’il s’agit d’événements graves. Déjà chez mes grands-parents qui ont vécu la guerre de libération ou mes parents qui ont connu la décennie noire. Cela nous caractérise d’une certaine façon, j’ai donc essayé de l’amener dans mon jeu.
Si vous pouviez donner une phrase à retenir du film, laquelle serait-elle ?
Si je devais résumer Alger dans une phrase, je dirais : ‘’Méfiez-vous des gens qui ont traversé les enfers, ils ne lâcheront rien’’. (Rires). Nous soupçonnons que Dounia a vécu des choses difficiles, mais c’est ce qui lui donne la force de se battre jusqu’à la fin.
Parcours et inspirations
Meriem Medjkane a découvert sa passion pour l’interprétation en intégrant la troupe de théâtre Istjmam, basée à l’époque à Oran. «Cela a été une véritable chance pour moi, car j’y ai appris les bases du jeu d’acteur tout en travaillant sur des textes sublimes, notamment ceux de feu l’immense dramaturge Abdelkader Alloula. J’ai vite compris que je voulais porter la voix des auteurs qui me touchent, tout en explorant des aspects de mon être et de mes émotions grâce au jeu».
Le cinéma est venu progressivement. «J’ai transposé ce désir de raconter des histoires sur grand écran. J’aime l’idée d’être un vecteur entre les idées et le spectateur. » Parmi ses rôles, Meriem cite particulièrement la photographe dans Abou Leila de Amin Sidi Boumediene et Dounia dans Alger : «Ils occupent une place particulière dans mon cœur. Je ne dissocie pas l’humain de l’artistique. C’est l’Humanité que j’interroge en jouant»
Elle observe également l’évolution du cinéma algérien avec optimisme : «Nous sommes traversés par des questions fondamentales quant à la création, son financement et sa distribution, mais nous sommes capables de relever tous les défis avec une véritable et sincère bonne volonté. Je constate aussi, avec bonheur, qu’il y a de plus en plus de talentueuses jeunes actrices qui s’emparent de leurs rôles avec brio. Il est nécessaire de leur offrir plus de place dans le cinéma algérien. Cela ne peut que nous faire du bien»
Aujourd’hui, elle continue son engagement artistique avec la compagnie Istjmam sur le spectacle Les Généreux de Abdelkader Alloula et accompagne des projets cinématographiques en développement.
Elle nourrit également le désir de s’ouvrir à l’écriture et, pourquoi pas, un jour, à la réalisation.
