L’Autre, ce… : Au secours Jean-Paul, on a dévoyé la liberté!

Par Nousnouss B.

(Première partie)

Je t’écris depuis les premiers jours de 2026, Jean-Paul. Et si tu savais… Comme j’aime cette époque et ses possibles, autant qu’elle me donne la nausée.
2025 a été une année très généreuse, intense, nourrissante. J’ai voyagé autant que j’ai créé. J’ai rit, j’ai même pleuré quelques fois. J’ai aimé, beaucoup. En somme j’ai existé.
Au cours de cette année d’existence j’ai reçu une visite inattendue. Je disais fièrement, à qui voulait l’entendre qu’en 2021, j’avais passé six mois à travailler sur la peur. Comme si la peur était un projet sur lequel on pouvait travailler une fois pour toutes, mesurer l’atteinte de ses objectifs, et puis passer à autre chose.
C’est très bien de dire : « J’ai passé six mois à travailler sur la peur » quand ça vient d’un espace d’amour, c’est magnifique.
On rend hommage au temps et à l’énergie consacrée à ce travail, à la bienveillance que l’on peut se porter à soi. Mais ça peut aussi être pur égo. Et la nuance est imperceptible si on ne fait pas attention. Une infime différence de ton quand tu dis : « J’ai passé six mois à travailler sur la peur ».
Mais vois-tu, cette vieille amie est revenue me voir pour me rappeler quelque chose : je me mentais. En toute bonne foi, remarque. Je croyais sincèrement avoir « résolu » ma peur, alors qu’en réalité, je m’étais juste arrangée tout ce temps pour ne croiser personne capable de la réveiller. Je n’ai fait que « protéger ma paix » comme on dirait aujourd’hui.
Cette expérience m’a fait comprendre quelque chose de plus vaste : nous vivons peut-être collectivement dans cette même mauvaise foi. Nous croyons régler une fois pour toutes nos problèmes, puis nous nous cachons derrière cette phrase magique pour ne plus les voir. Qui oserait critiquer quelqu’un qui protège sa paix ? Qui dirait : « Non, affronte cet inconfort » sans passer pour un monstre ?
Tu sais Jean-Paul, on te cite volontiers sur Instagram pour justifier nos lâchetés. « L’enfer c’est les autres » avec une typo Opensource sur un fond de plage sauvage générée par une intelligence artificielle. Ça t’aurait bien fait marrer. Ou vomir.
Peut-être les deux.
Mais tout le monde semble se foutre que dans Huis clos, tu ne disais pas que l’autre était une nuisance par nature et qu’il fallait s’en protéger. Tu disais quelque chose de beaucoup plus inconfortable : l’autre me voit. Et ce regard me révèle à moi-même. L’autre me fige dans une image qui me dépasse, m’échappe, m’enferme. Ça veut dire que mes secrets ne me protègent plus. Que mon image contrôlée s’effondre. Que les failles que j’essayais de cacher brillent sous son regard comme des phares.
Et je ne peux pas y échapper. Je ne peux pas le faire disparaître. Je dois rester là, nu, transparent, jugé. Et c’est ça l’enfer.
Mais regarde ce qu’on en a fait. On a pris cette vérité existentielle en otage et on l’a transformée en excuse pour ne jamais affronter cette nudité. On a instauré un micro-totalitarisme de la « paix intérieure » : supprimer l’altérité pour ne plus avoir à se voir.
Et c’est brillant comme mensonge, n’est-ce pas ? Parce qu’on peut le justifier par toi. On te cite comme une autorité. Alors que tu nous appelais justement à affronter cette terreur, pas à la fuir.
Tu parlais de mauvaise foi. Tu disais qu’on était libres. Radicalement, vertigineusement libres.
Et que cette liberté nous obligeait à être responsables. À reconnaître notre part dans ce qui se passe. À cesser de nous cacher derrière les excuses. À nous engager. La mauvaise foi, c’est quand je me cache derrière des raisons qui ont l’air valables pour éviter d’assumer ma responsabilité.
Et « protéger sa paix » est devenu la mauvaise foi de notre époque. Ça sonne tellement juste. Tellement responsable. Tellement… sage.
Pour ma part, j’ai réalisé à quel point « Protéger ma paix » avait pu m’empêcher de grandir.
C’était devenu un alibi. Une excuse pour ne pas faire face à ce que l’autre déclenche en moi. Mea culpa. On ne résout pas ses casseroles en théorie.
On peut aller passer sept ans en montagne, et se dire naïvement qu’on a enfin fait la paix avec soi-même. On lit. On médite. On fait sa thérapie. On remplit des carnets d’épiphanies. C’est précieux, tout ça. Nécessaire, même. Mais c’est de la théorie. Et je sais de quoi je parle.
J’ai connu cette douceur. Ces mois où j’ai pu me croire transcendée parce que mes choix avaient permis que ma vie soit paisible. Mes relations sans aspérités. Mon environnement maîtrisé.
Personne pour vraiment me challenger. Et là, dans ce cocon, il est facile de se croire sage. Facile de proclamer qu’on a vaincu ses démons. Facile de croire qu’on a compris. Personne ne vient tester la solidité de cette paix théorique.
Mais la paix qui s’effondre au premier contact avec le réel, ce n’est pas de la paix. Et toute tentative de « la protéger » n’est que lâcheté travestie en tendresse envers soi-même. Une mauvaise foi, qu’on appelle soin.La vérité c’est qu’on aura toujours besoin d’un Autre pour appuyer sur nos boutons. Pour nous offrir la chance d’expérimenter encore et encore, jusqu’à trouver le meilleur moyen de poser des actions qui ne seront plus juste un soulagement temporaire, mais qui nous définissent proprement.
L’autre n’est pas optionnel dans notre croissance. Il est ontologiquement nécessaire. Sans lui, nous ne sommes que théories sur nous-mêmes.
Je suis pleine de gratitude pour « l’autre », je dis l’autre sans le définir, et chacun le définira comme il le souhaite. Je ne suis pas seulement reconnaissante pour la joie que je partage avec l’autre, pour la connexion qu’il ou elle m’offre. Mais aussi pour les rappels que peuvent constituer les interactions «inconfortables », ce qu’elles déclenchent en moi, et là en l’occurrence je parle de la peur.
Parce que ces moments-là, ces moments où quelqu’un dit quelque chose qui me pique, où une situation me renvoie à mes vieilles blessures, où je me sens jugée, incomprise, rejetée – ces moments-là sont des cadeaux. Des cadeaux empoisonnés peut-être, mais des cadeaux quand même. Ils me montrent où j’en suis vraiment. Pas où je crois être, pas où j’aimerais être. Où je suis.
Or, l’époque a décidé que l’autre en appuyant sur mes boutons était juste une nuisance, et nié l’opportunité de croissance qu’il m’offre si j’avais eu l’honnêteté de regarder en face mes propres vulnérabilités, de faire preuve de responsabilité, et d’une réelle compassion envers moi-même. La chance de peut-être enfin les accepter, les intégrer.
Alors « On protège sa paix » et le vocabulaire qu’on utilise est révélateur : « énergies négatives », « personnes toxiques » Tout un lexique qui transforme l’inconfort de l’altérité en menace existentielle majeure.
Et c’est là que le paradoxe devient délicieusement tragique, Jean-Paul.
Parce qu’au moment même où on proclame vouloir « protéger notre paix » de l’autre, où l’on érige des frontières toujours plus hautes qu’on appelle « limites »… On mendie désespérément la validation de l’autre sur les réseaux sociaux.
On vit une époque ou l’on dit « ton opinion sur ma vie ne m’intéresse pas »… et on poste trois stories par jour pour ensuite vérifier combien de gens ont vu, combien ont liké, qui a commenté.
On dit qu’on s’en fout du regard des autres. Et on ne peut pas exister trop longtemps loin de leurs écrans. On se croit libérés, authentiques, connectés… Mais on est juste seuls, ensemble. Seuls et validés.
Les réseaux sociaux nous permettent cette schizophrénie confortable.
On peut avoir « l’autre » (Enfin, une simulation de l’autre, un autre édulcoré, réduit à un pouce levé) sans avoir à subir la vraie altérité. Celle qui dérange. Celle qui questionne. Celle qui ne nous laisse pas nous mentir.
On a peur du regard qui juge, mais on cherche désespérément celui qui valide. Derrière mon écran, je soigne mon image.
Je choisis ce que je montre. Je peux construire une version de moi lisse, cohérente, inspirante.
Je me transforme volontairement en objet; ce que tu appelais l’en-soi; pour ne plus subir l’angoisse d’être un sujet vivant et vulnérable.
Je préfère être une image admirée qu’un humain rencontré. Pourquoi ?

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