Dr Adda Guecioueur * à Algérie Presse :Somaliland, les enjeux d’une reconnaissance

Interview réalisée par Saïd OUSSAD

Ancien expert financier au Fonds Monétaire Arabe, à Abu Dhabi, le Dr Adda Guecioueur revient dans cet entretien à Algérie Presse sur la reconnaissance controversée du Somaliland par l’entité sioniste.
L’ex professeur d’université en Algérie et en Jordanie, déjà présent dans la région dans les années 2000, explique les enjeux régionaux et mondiaux induits par cette décision ainsi que le danger qu’elle peut représenter sur l’Algérie.

Algérie Presse : Israël a reconnu officiellement le Somaliland début janvier 2026, provoquant une onde de choc diplomatique dans la région. Quelles en sont les raisons ? Et c’est quoi le Somaliland ?
Adda Geucioueur : Je commencerais par la deuxième partie de cette première question à savoir  » C’est quoi le Somaliland »? Le Somaliland est une région autoproclamée indépendante située dans la Corne de l’Afrique, à la frontière nord-ouest de la Somalie, partageant des frontières avec le Djibouti au nord-ouest et l’Éthiopie au sud et à l’ouest, et bordé au nord par le Golfe d’Aden. Sa position stratégique est cruciale en raison de son accès maritime via le port de Berbera, offrant un débouché important pour l’Éthiopie enclavée.
La principale différence entre le Somaliland et la Somalie est que le Somaliland est une région autoproclamée indépendante du nord de la Somalie depuis 1991, avec son propre gouvernement, tandis que la Somalie est l’État central, plus vaste, qui inclut théoriquement le Somaliland mais qui a connu une guerre civile prolongée et l’instabilité des groupes terroristes comme les Shebabs. Le Somaliland fonctionne comme un État, mais n’est pas reconnu internationalement, contrairement à la Somalie, reconnue comme un seul État par la communauté internationale. Donc, la Somaliland faisait partie intégrante de la Somalie.
En ce qui concerne la deuxième partie de votre question, à savoir les raisons de cette reconnaissance, le Somaliland occupe une position stratégique, avec son port de Berbera. Depuis la reconnaissance officielle par Israël le 26 décembre 2025, le Somaliland est devenu un sujet d’actualité majeur et aussi un enjeu des grandes puissances quelles soient régionales ou mondiales.
Position stratégique clé car situé à l’entrée du Golfe d’Aden, à l’entrée du détroit de Bab-El Mandab. Ce point stratégique voit transiter 1/3 du trafic maritime mondial, notamment le commerce pétrolier et les conteneurs reliant ainsi l’Asie à l’Europe via le Canal de Suez qu’il peut bloquer.
Le Somaliland représente un intérêt particulier pour les puissances régionales et internationales:
1) Pour Israël, premier et seul pays à l’avoir reconnu, c’est un poste de surveillance de la Mer Rouge et du Yemen où opèrent les Houtis soutenus par l’Iran. La motivation de cette première reconnaissance officielle est d’ordre sécuritaire en plus de l’effritement d’un Etat arabe membre officielle de la Ligue Arabe et de l’Organisation des Pays Islamiques, ce qui n’est pas le cas du Somaliland. La Somalie a rejeté cette reconnaissance au Conseil de Sécurité de l’ONU.
2) L’Ethiopie, pays enclavé, a toujours cherché un point d’accès maritime stable et garanti. Dans ce sens les deux parties en signé, en 2024, un protocole d’accord prévoyant une reconnaissance en échange d’un bail sur le port de Berbera sans lequel elle risque une asphyxie économique.
3) Les Emirats Arabes Unis y ont installé une base militaire depuis 2017, et développent le port de Barbera à travers DP World qui a des contrats de maintenance avec la marine marchande américaine. DP World propose des solutions logistiques complètes (terminal, transport routier/ferré, entreposage) aux entreprises américaines pour le commerce international. Il est judicieux de rappeler l’utilisation des EAU de cette base pour interférer dans les pays du Sahel, et au Soudan et encercler l’Algérie!
4) La Chine, qui a sa première base militaire outre-mer à Djibouti, redoute qu’une reconnaissance internationale ne fasse du port de Berbera un port qui concurrence Djibouti au profit des USA et l’Inde, et ne fasse obstacle à sa « route de la soie maritime » et au développement de son hub.
5) Les États-Unis et leurs alliés considèrent la région comme vitale pour la sécurité maritime (lutte contre la piraterie, le terrorisme). Des voix au Congrès américain plaident pour un partenariat avec le Somaliland, perçu comme stable et partageant les mêmes valeurs.
6) La Turquie, quant à elle, alliée de la Somalie, s’oppose à la reconnaissance car elle possède sa plus grande base militaire étrangère à Mogadiscio et craint une perte d’influence.
L’importance stratégique du Somaliland est réelle et multidimensionnelle. Au-delà de son simple emplacement sur une voie maritime critique, sa valeur réside dans l’interaction entre sa stabilité politique relative et les rivalités entre puissances régionales et mondiales qui y voient une opportunité d’étendre leur influence, de sécuriser leurs intérêts économiques et de contrer leurs adversaires. L’initiative israélienne a agi comme un catalyseur, révélant et accélérant ces dynamiques concurrentielles.
Elément important non mentionné par les medias  » main stream »: l’existence de réserves pétrolières potentielles estimées à entre 30 et 40 milliards de barils. Selon certaines sources, ce sont les mêmes puits de pétrole entre l’Arabie Saoudite et la Somalie. Bien plus, lorsque le Président américain était en Somalie, il a passé la nuit à visiter un derrick. Le Somaliland et le Puntland revendiquent la souveraineté sur certaines zones, contestant parfois les accords du gouvernement central. Le Puntland est une région autonome depuis 1998 au nord est de la Somalie, située sur le Golfe d’Aden et l’Océan Indien. Cette région autonome représente un autre nœud de discorde pour la Somalie et la région toute entière. Dans ce cadre, il serait judicieux de rappeler la présence de troupes US en Somalie et la visite d’un Président américain fin décembre 1992/début janvier 1993, « pour sécuriser l’aide humanitaire » semble-t-il.

Quels dangers représente cette reconnaissance sur la stabilité et les rapports de force dans la région ?
Cette reconnaissance à plusieurs implications dont l’exacerbation des tensions régionales surtout avec la présence internationale. Le deuxième aspect est que cette reconnaissance représente un précédent en termes de division des pays existants en « sous pays » faibles qui seront utilisés pour fragiliser le pays original et par delà déstabiliser la région toute entière.
Bien plus grave et plus important, cette reconnaissance viole le principe de l »intangibilite des frontières héritées de l’époque coloniale », principe inscrit dans la charte des Nations Unis et de l’Union Africaine. Cette reconnaissance rentre dans le cadre de la redéfinition des frontières de certains pays et donc de la carte du monde. Dans ce contexte, il est important de mentionner les faits récents suivants:
1- La revendication par les USA du Canada et du Groenland, le kidnapping du Président du Venezuela et la prise effective de la Bande de Ghaza dont la zone maritime contient des réserves pétrolières importantes et que se veut se partager l’Egypte, les EAU, Israël et les USA.
2- Effritement et déstabilisation des Etats dont notamment l’Algérie et ceux occupant des positions stratégiques et possédant des ressources naturelles. A cet égard, il est important de noter et de souligner que le 14 Janvier 2026, quatre députés sionistes ont déposé une motion au Knesset demandant la reconnaissance de l’indépendance de la Kabylie.
3- La demande de la Russie de trois villes polonaises situées dans un carrefour stratégique qui comprend la plus grande mine de manganèse du monde.
4- Le contrôle des corridors maritimes et donc le flux du commerce international pour étouffer les pays adversaires, dont la Chine, en cas de crises mondiales.
5- La création de nouveaux postes avancés d’observation complétant ceux existant dont Belize en Amérique Latine, Singapour en Asie, le port de Gibralatar au sud de la Méditerranée, Ceuta et Mélila au nord de l’Afrique et bien d’autres.
6- L’Accord de paix entre l’Arménie et l’Azerbaïdjan concernant le Haut-Karabagh sous l’égide des USA a permis à ce dernier de contrôler tout un long corridor entre les deux parties mais qui, en fin d’analyse, isole la Chine en lui coupant la « Route de la Soie »
7) Selon certaines sources, la Russie s’apprête à remettre en cause, pour non application de ses clauses par l’Allemagne Fédérale, l’Accord dit « Deux plus quatre » de 1991 qui a permis l’intégration de l’Allemagne de l’Est et à l’Allemagne de l’Ouest et qui constitue l’Acte de naissance de l’Allemagne nouvelle. Cet Accord stipule que des armées étrangères ne peuvent pas s’installer en Allemagne de l’Est. Or, les forces de l’OTAN y sont stationnées et bien plus, à travers l’OTAN, les USA y ont stocké des armes nucléaires! Tous les observateurs ont remarqué un fléchissement de ton de l’actuel chancelier Allemand auparavant fortement anti Russe.

Tous les pays arabo-musulmans, dont l’Algérie, ont dénoncé cette démarche hormis quelques uns. Quelle lecture faites-vous de cette scission dans l’opposition affichée ?
Effectivement, tous les pays arabo-musulmans ont rejeté et dénoncé cette reconnaissance pour deux raisons; la première étant le fait que la Somalie est membre de la Ligue Arabe, de l’Organisation des Etats Islamiques et de leurs nombreuses institutions qui ont toujours accompagné sa stabilité politique et économique. Dans le cadre de mon ancien poste au sein du Fonds Monétaire Arabe (FMA) j’ai visité la Somalie en 1984, en pleine guerre de l’Ogaden en Ethiopie, pour offrir un financement dans le cadre d’un programme d’ajustement structurel et j’ai pu constater de visu l’importance de ce pays. En 2003, J’ai visité Djibouti où j’ai remarqué la présence de fortes troupes étrangères.
Parmi les pays qui n’ont pas condamné cette reconnaissance, les EAU, le Bahreïn, le Maroc et l’Ouzbékistan.
La position des EAU est claire et limpide. Ils ont un pied au Somaliland, fait déjà mentionné, mais aussi ils représentent un poste avancé de l’entité sioniste. Au Soudan, les EAU soutiennent la Force de déploiement Rapide, dans le but d’avoir un autre pied en Mer Rouge.
Le Bahreïn, comme le Maroc, ont normalisé, dans le cadre des Accord d’Abraham, ce qui signifie tout simplement une soumission à Israël. Le Bahreïn, petit pays toujours en « équilibre instable » peine à assurer sa survie et sa stabilité. Au début des années 2000, il a eu recours à des milliers de soldats Pakistanais, certaines sources mentionnent 35 000 soldats pour assurer sa stabilité. Bien avant l’Accord d’Abraham, le Bahreïn s’est enorgueilli d’avoir nommé comme Ambassadrice à Washington une Bahreïnie de culte hébraïque.
Pour ce qui de l’Ouzbeskistan, ce dernier, tout en maintenant son support à la Palestine, a signé entre 1997 et 1999, des accords bilatéraux avec l’entité dans les domaines agricoles, culturels et diplomatiques.
Pour clore cet aspect « régional » et pour avoir une image plus nette de cette dynamique, je citerais deux cas. Durant la  » Guerre des 12 jours », Israël a frappé l’Iran à partir de l’Azerbaïdjan avant de la frapper de son propre territoire!
Il y a une dizaine d’années, un expert israélien a publié dans un journal américain un article intitulé  » Bye-bye Ankara, welcome Astana  » et dans lequel il rapporte qu’il y avait un accord entre la Turque et Israël qui permettait à ce dernier de poster ses agents dans les représentations turques en tant qu’ »attachés commerciaux turcs ». Après un différent, la Turquie a abrogé cet accord et c’est Astana, la capitale de l’Azerbaïdjan, qui a pris la relève, d’où l’expression le titre de l’article.

Est-ce que cette reconnaissance va être suivie par d’autres pays ?
Tout est possible! mais le précédent existe. C’est un ballon d’essai lancé par les pays concernés qui tentent de redessiner les cartes du monde et l’architecture existante des liens de liaisons dont les routes ferroviaires, les routes terrestres et les flux maritimes. Bien plus, ces mini pays auront leurs zones maritimes de 200 miles y compris les ressources qui s’y trouvent

Pourquoi les pays de la région n’investissent pas militairement le Somaliland pour la rendre à Mogadiscio ?
Il faudrait d’abord considérer quels sont ces pays! Est-ce que ces pays ont les moyens militaires? Est-ce que ces pays ont une bonne lecture des événements actuels et de leurs implications dans le court, moyen et long terme ? Dans l’affirmative, est-ce que ces pays ont la volonté politique de le faire? Ou bien une telle action ne s’inscrit pas dans les prérogatives qui leur ont été dictées par qui de droit, Et, enfin, est-ce que ces pays ont « de qui de droit? l’autorisation de le faire.

Est-ce que l’Algérie est impactée directement ou par ricochet par cette reconnaissance ?
L’Algérie est impactée directement par cette reconnaissance pour les raisons suivantes:
1- Les demandes de certains pays voisins de revoir les frontières héritées du colonialisme rentrent dans ce cadre. Bien sur, on se demande pourquoi ces pays n’ont pas formulé de telles demandes quand leur indépendance leur a été offerte. Il est ridicule de voir le Maroc demander un bout de terrain appartenant à l’Algérie alors qu’une partie de son territoire est sous occupation étrangère. A cette demande, il ne suffit pas d’ »hausser les épaules « . Cette question doit être tranchée, une fois pour toute, tout en reprenant, pas réclamant, les terres qui appartiennent à l’Algérie.
Il existe un dessin réel d’étouffer l’Algérie dont son accès extérieur est limité à la Méditerranée et plus précisément par le passage du Détroit de Gibraltar contrôlé au sud par le Maroc et au nord par l’Espagne. Il suffit d’une prétendue mascarade escarmouche entre ces deux pays pour bloquer ce passage. Pour répondre à un tel danger réel, il serait judicieux de prendre une série d’initiatives. Ainsi, il serait judicieux de voir l’Algérie développer des capacités de dissuasion ; compléter la Route Transaharienne et assurer sa sécurité ; compléter le gazoduc Nigeria- Algérie et de s’assurer qu’il peut être utilisé dans le sens inverse ; garantir l’accès à l’Océan atlantique. Dans ce cadre l’Algérie doit combiner toutes les options dont négocier un bail pour un port en Mauritanie tout en développant un axe routier vers ce pays.
La déstabilisation, l’étouffement, la division de l’Irak, de la Libye, de la Syrie et la récente agression contre l’Iran sont autant de cas à considérer tout en ayant l’esprit que les excuses et prétextes peuvent changer.

(*) Fondateur Directeur Général d’International Business School, IBS ; ancien Professeur d’Université en Algérie et Jordanie ; ancien Expert financier au Fonds Monétaire Arabe

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