Merine Hadj Abderrahmane, artiste, à Algérie Presse : « Plein zoom sur l’Oran populaire »
Entretien réalisé par O.A Nadir

Né à Oran, Merine Hadj Abderrahmane appartient à cette génération d’artistes algériens qui ont façonné leur identité loin des institutions et des modèles confortables. Son art prend racine dans la rue, dans la matière brute, dans ce que le quotidien offre et impose. Chez lui, la main n’est pas seulement un outil : elle est une mémoire, un témoin, un langage.
Merine se définit comme « la main du peuple », non par slogan, mais par nécessité. Ses œuvres naissent de matériaux modestes – métal, bois, outils, fragments de vie – qu’il détourne pour révéler la pression sociale, la dignité silencieuse et la créativité populaire. Entre intuition et observation, son travail met en lumière une Algérie réelle, parfois dure, toujours vivante. Par la sculpture, la performance et l’installation, il construit un art social, ancré, dépouillé de toute complaisance esthétique : une parole plastique qui refuse de se couper du monde dont elle est issue.
Algérie presse : Votre art semble dire que la rue et le peuple sont des muses centrales. Quel moment, dans votre parcours, vous a convaincu que l’art devait être un miroir social plutôt qu’une simple recherche esthétique ?
Merine Hadj Abderrahmane : L’esthétique est une sensibilité, une adaptation visuelle qui sert de chemin pour traduire une idée ou une émotion. Quant à l’art, il est une nécessité vitale pour communiquer avec la société. C’est un langage universel qui s’adresse à chacun, sans exception.
Lors de « Thaïlium », vous parlez d’un matériau toxique qui symbolise la pression mentale et sociale. Comment naît un concept aussi fort chez vous : une intuition, une scène vécue, ou un long travail de réflexion ?
Un concept fort naît souvent d’un choc intérieur : une intuition brutale, presque physique, qui apparaît face à une situation vécue. Ensuite, cette intuition s’enracine dans une réflexion plus longue, nourrie par l’observation du quotidien en Algérie et dans le Tiers-Monde.
Le toxique devient ici une métaphore de ces pressions invisibles – sociales, familiales, économiques – qui s’infiltrent dans le corps et façonnent le geste. Je pars donc du vécu, mais je le transforme par une sorte de distillation lente : j’analyse, je laisse mûrir, puis je choisis une matière capable de porter cette charge symbolique.
Beaucoup d’artistes algériens évoluent sans soutien institutionnel. Comment avez-vous réussi à transformer vos idées en œuvres visibles, et quel a été le rôle des associations ou collectifs dans ce cheminement ?
C’est vrai : en Algérie, beaucoup d’artistes avancent sans cadre institutionnel, et j’ai vécu cette même réalité. Pour rendre mes idées visibles, j’ai dû compter d’abord sur une forme d’autonomie presque instinctive : travailler avec très peu de moyens, improviser des ateliers temporaires, expérimenter avec ce que j’avais sous la main. Cette contrainte m’a obligé à développer une esthétique propre, née de la débrouille et de la nécessité.
Mais je n’ai jamais avancé seul. Les associations et les collectifs ont joué un rôle essentiel : les résidences de l’Agence algérienne pour le rayonnement culturel, les événements dans les instituts, ainsi que les festivals nationaux et internationaux…
Votre surnom « La main du peuple » est devenu une identité. Est-ce une promesse envers votre public, ou un fardeau créatif que vous devez porter à chaque nouvelle œuvre ?
« La main du peuple » n’a jamais été pensé comme un slogan. C’est une identité qui s’est imposée au fil du temps, presque malgré moi. Ce nom est à la fois une direction et une responsabilité. Il porte une promesse, oui : celle de rester connecté à la réalité, de créer depuis le terrain.
Mais ce n’est pas un fardeau. C’est plutôt un cadre qui me rappelle pourquoi je fais de l’art. Bien sûr, parfois, il impose une exigence : chaque nouvelle œuvre doit rester fidèle à ce rapport au peuple, à la main, à l’origine du geste. Cela crée une tension créative, mais une tension qui me dynamise.
Au final, « La main du peuple » est moins un poids qu’un fil rouge. Il m’oblige à être honnête, à ne pas me perdre dans l’abstraction pour l’abstraction. C’est une identité que je porte, mais qui me porte aussi.
Vous avez été exposé, médiatisé, invité en radio. À ce stade de votre carrière, qu’est-ce qui vous motive encore artistiquement : provoquer, témoigner, ou comprendre ?
Aujourd’hui, ce qui me motive n’est plus seulement l’envie de provoquer ou de témoigner. Ces dimensions sont toujours là, mais elles ne suffisent plus. Ce qui me pousse à continuer, c’est le besoin de comprendre ma société.
