Face au capitalisme algorithmique : Marx contre la réification de l’émancipation

par Adnan Hadj Mouri

L’écrivain Belkacem Meghsouchen, dans Le dernier voyage du philosophe Karl Marx en Algérie (éditions Dalimen), propose une narration biographique tantôt dense, tantôt hésitante. Certains concepts y demeurent obscurs, rendant l’accès à la pensée de Karl Marx sur son passage en Algérie complexe et parfois fragmentaire.

Avant d’aborder cette pensée qui excède largement les frontières de l’économie et de la philosophie il importe de redéfinir le champ philosophique face au divertissement libéral, cette logique marchande qui expose la société au règne du mépris et de la superficialité spectaculaire. Philosopher, selon Marx, ce n’est pas se réfugier dans l’abstraction ; c’est consentir à son symptôme, se laisser affecter par le réel et par sa propre division subjective.
Belkacem mêle repérage historique et narration biographique. Le lecteur suit Marx avec curiosité, sans que toutes les ambiguïtés soient dissipées. Ma lecture ne vise pas à résumer l’ouvrage, mais à en dégager quelques jalons critiques : penser Marx dans sa dynamique dissensuelle, ni par mythification ni par rejet, mais comme une pensée construite dans le conflit et dans la critique permanente des pouvoirs établis.
Le passage de Marx en Algérie éclaire sa compréhension de la domination coloniale et des résistances qu’elle suscite.
Avec Friedrich Engels, il décrit les razzias de l’armée française :
« Les tribus arabes et kabyles… ont été écrasées par les terribles razzias qui brûlèrent et détruisirent demeures et propriétés, abattirent les récoltes, massacrèrent les malheureux ou les soumirent à toutes les horreurs de la brutalité… »
Cette violence systématique n’a rien d’un acte civilisateur. Elle est planifiée, rationnelle, inscrite dans une logique d’expansion économique. Marx et Engels dénoncent une guerre barbare dissimulée sous le discours de la civilisation.Marx reconnaît cependant en Emir Abdelkader un chef courageux et stratège. Il salue son intelligence et son rôle dans la défense du territoire, tout en soulignant les limites historiques de son action face aux structures tribales et féodales. La religion, instrument de cohésion, peut également freiner l’émergence d’une transformation égalitaire radicale. L’action de l’émir demeure honorable mais partielle : elle ne modifie pas les rapports de production fondamentaux.
Pour Marx, le véritable changement ne relève pas de l’héroïsme individuel, mais de la transformation des conditions matérielles. L’émancipation n’est pas morale : elle est structurelle.
L’expérience algérienne révèle ainsi une aliénation qui traverse toutes les formations sociales, y compris le capitalisme moderne.
Philosopher avec Marx, c’est analyser le conflit social sans céder à l’illusion du sauveur. Lui-même rappelait : « Je ne suis pas marxiste. » Sa pensée est un instrument critique, non un système clos.
Marx débusque la plus-value là où les économistes classiques ne percevaient que valeur d’usage et échange. Jacques Lacan le qualifiera d’« inventeur du symptôme » : celui qui révèle la logique cachée sous l’évidence économique. La marchandise devient ainsi le masque d’un rapport social d’exploitation.
Aujourd’hui, le capitalisme néolibéral façonne un « homme nouveau », entièrement soumis aux lois du marché, adoucies par le vernis du management et du développement personnel. L’exploitation s’y présente comme opportunité, et la liberté comme performance.
L’émancipation elle-même se trouve réifiée : elle devient produit, slogan, capital symbolique.
Si Marx dévoile l’aliénation économique, Sigmund Freud met au jour l’aliénation psychique. Il révèle le manque constitutif du sujet et la fracture irréductible entre désir et satisfaction. Ensemble, ils mettent à nu un réel qui résiste aux façades idéologiques. Penser l’aliénation économique sans l’articuler au psychique serait insuffisant ; croiser leurs approches éclaire le lien entre oppression sociale et souffrance subjective.
Pour Lacan, le collectif n’est pas une masse homogène unifiée par l’idéologie.
Les doctrines promettent l’unité, mais elles recouvrent le manque individuel. Chaque sujet se constitue à partir de ce vide partagé. À l’instar de la valeur d’échange chez Marx, ce manque demeure inépuisable : il alimente la création, le désir et la conflictualité.
Le cerveau n’est qu’un organe biologique ; la conscience qu’il soutient n’est jamais autonome. Elle se forme dans le travail, dans les rapports sociaux, dans les conditions matérielles d’existence.
Les tensions économiques s’inscrivent dans le psychisme comme symptômes. Le biologique soutient ; le social structure.
Le capitalisme produit ainsi un manque structurel qui traverse à la fois la société et le psychisme. Frustrations, désirs et fétiches sont politiques : ils traduisent une aliénation collective. En croisant Freud et Marx, Gérard Pommier montre que l’inconscient agit dans la politique et que les luttes sociales reflètent des conflits psychiques partagés.
La libération individuelle et l’émancipation sociale se répondent : aucune ne peut advenir isolément.
En conclusion, Marx ne se réduit pas à une théorie économique. Il offre une grille de lecture où le psychique et le social s’entrelacent.
Sa pensée demeure un levier critique pour comprendre les inégalités contemporaines et déjouer les illusions idéologiques.
Penser avec Marx, aujourd’hui, c’est refuser la réification de l’émancipation cette transformation de la liberté en marchandise et maintenir vivant le conflit critique contre les dogmes qui prétendent tout expliquer.

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