Deux-roues, mille dangers: La précarité des livreurs

Le crépuscule glisse sur la corniche, quand le bourdonnement des deux-roues s’installe comme une basse continue. Dans les artères de Bir-El-Djir et les ruelles de Sidi El-Houari, les gilets fluorescents se mêlent aux phares des voitures. Un repas chaud, un médicament en urgence, un colis oublié : pour le client, la promesse tient en quelques clics. Pour ceux qui conduisent, c’est une tout autre histoire, où chaque virage pèse son lot de risques.

Les chiffres officiels rappellent la brutalité du quotidien. Selon le dernier bilan de la Direction générale de la sûreté nationale (DGSN), publié en janvier 2025, l’Algérie a enregistré 7 923 accidents corporels en zone urbaine en 2024, causant 736 morts et plus de 21 000 blessés. La wilaya d’Oran figure dans le peloton de tête : 513 accidents et 71 morts sur l’année, soit près d’un décès sur dix recensé en milieu urbain. Ces données couvrent tous les usagers, mais les livreurs à deux-roues restent parmi les plus exposés, pressés par la commande et pris dans une circulation souvent chaotique.
L’essor des plateformes de livraison a bouleversé le paysage commercial local. Restaurants, pharmacies et épiceries dépendent désormais de ces intermédiaires express. Pour rejoindre le réseau, un coursier doit présenter sa propre moto ou scooter, un smartphone et un casque homologué. Carburant, entretien et assurance sont intégralement à sa charge, précisent les conditions générales de ces services. Aucune couverture sociale spécifique n’est imposée par la réglementation algérienne actuelle.
Les offres d’emploi consultées en février 2025 sur les sites d’annonces du pays, confirment cette réalité : « Moto personnelle exigée », « rémunération à la course », « horaires flexibles ». Nulle mention d’un salaire fixe ni de protection sociale. Après le coût de l’essence et de l’entretien, les revenus varient fortement, selon les témoignages recueillis auprès de trois coursiers oranais. L’un d’eux, Ahmed, 28 ans, livreur depuis deux ans, confie qu’« en fin de mois, on ne sait jamais combien il restera après les pleins d’essence et les réparations ».
Sur le plan légal, la loi 18-05 de 2018 sur le commerce électronique encadre la vente en ligne, mais aucun texte ne définit encore le statut des « coursiers numériques ». Ni salariés, ni pleinement indépendants, ces travailleurs évoluent dans un vide réglementaire : pas d’assurance obligatoire spécifique, pas de mécanisme national de protection sociale.
Pour l’Organisation internationale du travail (OIT), la montée en puissance de l’économie de plateforme rend urgente l’élaboration d’un cadre clair : formation obligatoire à la sécurité routière, reconnaissance juridique du statut, obligation d’assurance minimale. Faute de quoi, la ville continuera de compter sur cette armée discrète, aussi indispensable qu’invisible, qui fonce chaque soir entre urgence et insécurité.
O.A Nadir

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