Mines antipersonnel: L’Algérie sait de quoi elle parle

L’Algérie a réaffirmé, depuis Genève, que son engagement dans la lutte contre les mines antipersonnel puisait sa légitimité dans une expérience nationale particulièrement douloureuse.
Lors d’un dialogue interactif organisé dans le cadre de la 62e session du Conseil des droits de l’homme, qui se tient à Genève du 15 juin au 7 juillet 2026, le nouveau représentant permanent de l’Algérie auprès de l’Office des Nations unies à Genève, Idris Latreche, a pris la parole à l’issue de la présentation d’un rapport du Haut-Commissariat aux droits de l’homme (HCDH) consacré aux effets des mines antipersonnel sur les droits humains. OHCHR
M. Latreche, qui a présenté ses lettres de créance comme représentant permanent de l’Algérie le 8 juin 2026, a rappelé que l’approche algérienne du dossier des mines ne relève pas d’une posture diplomatique abstraite, mais d’un vécu nationale concret. Le diplomate a évoqué l’héritage laissé par la France coloniale, qui a posé 11 millions de mines le long des frontières orientale et occidentale du pays entre 1956 et 1962, pendant la guerre d’indépendance, provoquant le déplacement de 3 millions d’Algériens vivant dans les zones frontalières. Dans les régions les plus exposées, la densité de cette contamination atteignait des niveaux extrêmes : selon des données reprises par la presse nationale, la proportion de mines atteignait à l’époque 11 engins par habitant dans les zones frontalières, contre une moyenne de 1,2 mine par habitant à l’échelle du pays.
Dès l’indépendance, les premières opérations de déminage ont été engagées entre 1962 et 1965, avant d’être poursuivies méthodiquement par les unités spécialisées de l’Armée nationale populaire pendant plusieurs décennies. Le bilan humain de cet héritage reste lourd : selon les estimations disponibles, 7 300 civils ont été victimes des mines en Algérie, dont 4 830 pendant la guerre et 2 470 depuis l’indépendance. Sur le plan opérationnel, le pays a dépollué plus de 62 000 hectares de terres et neutralisé près de 9 millions de mines, avant de se déclarer « pays exempt de mines antipersonnel» en 2017.
Devant le Conseil, l’ambassadeur algérien a insisté sur le fait que les conséquences de ces engins ne se limitent pas aux pertes humaines immédiates.
Période d’incertitude
Il a souligné qu’elles s’étendent à un large éventail de droits fondamentaux — le droit à la vie, à la santé, au développement et à la liberté de circulation — et a regretté que le rapport du HCDH n’accorde pas une place suffisante aux effets persistants des mines héritées de la période coloniale, dont les répercussions, selon lui, continuent de peser sur le présent et l’avenir des populations concernées.
Cette lecture rejoint les constats même du rapport présenté à Genève. Le document du Haut-Commissariat, publié quelques jours avant ce dialogue, relève qu’au moins 58 États et territoires demeurent contaminés par des mines antipersonnel, et que ces armes continuent de tuer et de mutiler des civils longtemps après la fin des conflits qui les ont vu poser. Sur le seul exercice 2024, le rapport comptabilise au moins 1 945 morts et 4 325 blessés par mines terrestres et restes explosifs de guerre dans le monde, les civils représentant environ 90 % des victimes recensées et les enfants plus de 40 % des victimes civiles depuis 1999.
Au cours de cette même séance, le représentant permanent de l’Algérie a donné lecture d’une déclaration conjointe sur les effets des mines antipersonnel sur les droits de l’homme, portée au nom de la Croatie, du Mozambique, du Pérou, de l’Afrique du Sud, du Royaume-Uni et du Vanuatu, et co-parrainée par une soixantaine d’autres États. M. Latreche a appelé à ce que les droits et les besoins des victimes et des communautés affectées restent au centre des efforts internationaux, plaidant pour un renouvellement de l’engagement politique à travers une adhésion universelle aux instruments pertinents, à commencer par la Convention sur l’interdiction des mines antipersonnel, dite Convention d’Ottawa.
Cet appel intervient alors que l’architecture internationale de lutte contre les mines antipersonnel traverse une période d’incertitude. Près de trente ans après l’ouverture à la signature du traité à Ottawa en décembre 1997, 162 États en sont aujourd’hui parties, mais plusieurs membres permanents du Conseil de sécurité ainsi que d’autres détenteurs de stocks importants n’y ont toujours pas adhéré. Le rapport du HCDH note en outre que cinq États — l’Estonie, la Finlande, la Lettonie, la Lituanie et la Pologne — s’en sont récemment retirés, une tendance qui fragilise, selon l’institution onusienne, l’élan multilatéral construit depuis trois décennies.
G. Salima
