Entre croyances, escroqueries et justice : Sorcellerie, la cote d’alerte

A Oran, la sorcellerie ou «s’hour», demeure une réalité tangible, oscillant entre traditions ancestrales, pratiques occultes et délits judiciaires. Ce phénomène, enraciné dans la culture populaire, suscite inquiétudes et débats, notamment en raison de ses implications sociales, religieuses et légales.

Les autorités locales ont récemment intensifié leurs efforts pour démanteler des réseaux de sorcellerie. En juillet 2024, deux femmes ont été arrêtées à Sénia pour avoir transformé leur domicile en un lieu de rituels ésotériques, attirant des individus en quête de solutions à leurs problèmes personnels. Lors de la perquisition, la police a découvert des objets compromettants, tels que des photos, des écrits mystiques, des amulettes et une somme d’argent dépassant les 10 millions de centimes, supposément provenant de leurs activités frauduleuses.
A Gdyel, une femme a été surprise en flagrant délit de pratique de rituels de sorcellerie et de voyance sur plus d’une douzaine de victimes. Elle prétendait posséder un «don» pour traiter des maladies organiques et des problèmes personnels, en échange de sommes d’argent variant entre 3.000 et 5.000 dinars.
Dans le quartier d’Eckmühl, un homme d’une cinquantaine d’années a été interpellé en flagrant délit de charlatanisme. Les enquêteurs ont saisi des objets utilisés pour la magie noire, tels que des talismans, des herbes, du plomb, des livres de sorcellerie et de la lingerie féminine. Une somme d’argent de près de 10 millions de centimes a également été récupérée.
Par ailleurs, les cimetières sont devenus des lieux privilégiés pour ces pratiques. Des tombes sont profanées, des objets étranges tels que des cadenas, des photos de victimes, des talismans plombés et des manuscrits du Coran écrits avec du sang, y sont retrouvés. Ces actes, souvent motivés par des intentions malveillantes comme empêcher un mariage ou nuire à une personne, suscitent l’indignation des citoyens et des autorités religieuses.

Entre croyances et désillusions

Les victimes de sorcellerie partagent des récits poignants. Meriem, une jeune oranaise de 22 ans, a interrompu ses études après avoir été convaincue d’être possédée par un djinn. Elle a suivi des traitements traditionnels, incluant la consommation d’eau contenant des écritures talismaniques et des rituels impliquant des substances spécifiques.
D’autres témoignages font état de femmes ayant dépensé des sommes importantes pour des «traitements» promettant de résoudre des problèmes personnels, tels que l’infertilité ou le célibat prolongé. Ces pratiques, souvent basées sur la manipulation et l’exploitation de la détresse psychologique, laissent les victimes dans des situations précaires.
Les individus impliqués dans la sorcellerie présentent souvent des profils psychologiques complexes. Certains se considèrent comme des «guérisseurs» dotés de dons spéciaux, tandis que d’autres exploitent délibérément la vulnérabilité de leurs victimes à des fins lucratives. Ces comportements peuvent être liés à des troubles de la personnalité, à des croyances profondément ancrées ou à des motivations financières.
Les réseaux sociaux jouent un rôle dans la diffusion et la promotion de la sorcellerie. Des praticiens y proposent leurs services, attirant un public en quête de solutions rapides à leurs problèmes. Cette visibilité accrue a conduit les autorités à surveiller ces plateformes et à prendre des mesures pour limiter la propagation de ces contenus.
Depuis quelques semaines, les cimetières d’Oran sont au centre d’une attention accrue, alimentée par la diffusion virale de vidéos et de photos sur les réseaux sociaux. Ces contenus montrent des objets liés à des rituels occultes découverts dans des lieux de sépulture, provoquant l’inquiétude et l’indignation parmi les internautes.
Une vidéo récemment partagée sur TikTok montre une poupée enchaînée retrouvée dans un cimetière. Ce genre de contenu, souvent accompagné de légendes suggestives, est massivement relayé, amplifiant la peur collective. Les commentaires des internautes varient entre scepticisme, curiosité et inquiétude, certains exprimant des croyances profondes en l’efficacité de tels rituels.

Des associations s’impliquent

Parallèlement, des associations locales ont intensifié leurs efforts pour sensibiliser la population et protéger les cimetières. Des campagnes de nettoyage sont régulièrement organisées, visant à retirer les objets suspects et à informer les citoyens sur les dangers de la sorcellerie. Ces initiatives sont également relayées sur les plateformes sociales, créant un dialogue entre les autorités, les associations et la communauté en ligne.
Cependant, cette prolifération de contenus liés à la sorcellerie soulève des questions sur la frontière entre croyance populaire et désinformation. Certains experts appellent à une approche équilibrée, combinant éducation, sensibilisation et actions concrètes pour lutter contre ce phénomène tout en évitant la stigmatisation ou la panique injustifiée.
Des associations et des figures religieuses s’engagent activement dans la lutte contre la sorcellerie. Cheikh Ali Aya notamment, l’imam de Djamaa El Kébir d’Alger, appelle à renforcer le gardiennage des cimetières et à sensibiliser la population aux dangers de ces pratiques. Des campagnes de sensibilisation sont menées pour informer les citoyens sur les risques associés à la sorcellerie et promouvoir des alternatives basées sur la foi et la médecine conventionnelle.
La sorcellerie à Oran illustre la complexité d’un phénomène à la croisée des croyances traditionnelles, des pratiques occultes et des enjeux sociétaux contemporains. Si les autorités renforcent leur arsenal juridique pour lutter contre ces dérives, une approche globale impliquant éducation, sensibilisation et soutien psychologique demeure essentielle pour éradiquer ces pratiques et protéger les citoyens vulnérables.
En tout état de cause, et face à la montée des pratiques occultes, les pouvoirs publics ont adopté en avril 2024, la loi n°24-06 pour incriminer formellement la sorcellerie et le charlatanisme. Les sanctions prévues vont jusqu’à 10 ans de prison et une amende d’un million de dinars en cas de préjudice physique, moral ou d’atteinte à la vie privée. La promotion de ces pratiques, notamment via les réseaux sociaux, est également passible de sanctions judiciaires.

O.A Nadir

 

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