Ce que j’en pense: Tous les rhinocéros sont mortels. Tu es mortel, donc tu es un rhinocéros… Même toi !
>> Par B. Mira
Notre écrivain « national », dont la lucidité est aussi légendaire que sa propension à se prendre pour un prophète, s’est inspiré cette fois-ci de la pièce de théâtre « Rhinocéros » d’Eugène Ionesco pour pondre, sur le Point, sa dernière chronique » Même toi ? « .
Il est vrai que cette pièce fait écho avec l’actualité, encore faut-il s’armer d’un minimum d’honnêteté intellectuelle pour ne pas y voir une allégorie de n’importe quelle situation et des analogies faussement assimilées au contexte actuel pour berner l’opinion.
Ionesco avait imaginé un monde atteint d’une épidémie qui transforme les hommes en rhinocéros. Tous, sauf un ! Bérenger, « le dernier des hommes » qui décide de résister à l’envie de suivre le « troupeau » de ses congénères. La pièce est d’ailleurs une métaphore puissante de la montée des idéologies totalitaires qui nous réduisent à des êtres incapable de trouver un sens « logique » à nos actes.
Daoud, lui, se refuse à « la rhinocérité » ambiante. Ce mal qu’il réinvente lui-même en adoptant la posture de l’intellectuel martyrisé et l’Éternel incompris, à l’image de Bérenger, le personnage un naïf et bourré qui arrive à échapper à la métamorphose.
Mais cette posture est un peu ridicule, d’autant plus que l’homme suit docilement le troupeau mené par la politique de masse qu’incarne l’industrie de l’information et des médias. Il se contente peut-être d’exprimer une opinion qu’il cherche à faire valoir par la force des mots qui frôlent parfois l’indécence et dont l’hardiesse lui permet de projeter ses propres fantasmes.
En vérité, l’œuvre dénonce le totalitarisme, comme mouvement de pensée unique qui entraîne les humains dans un courant dévastateur, détruisant tout sur son passage : identité, humanité, sens critique et moral…Tout ce qui y subsiste est une bestialité « absurde » qui pousse à la révolte.
La révolte, en réponse à l’absurde, comme chez Camus, pour qui le dernier homme est l’homme qui refuse d’être un pont vers le surhomme.
Résister, c’est remplir son devoir, c’est dénoncer, c’est se révolter contre toutes les formes de totalitarisme, c’est aussi savoir où s’arrête la normalité et où commence l’anormalité.
Il y a des maladies qui semblent « saines » alors qu’elles sont dangereuses. Des disciplines qui paraissent neutres et apolitiques sans l’être vraiment. Les idéologies impérialistes et les pratiques colonialistes doivent être dénoncées, surtout lorsqu’elles se cachent dans des postures élitistes. Car il ne suffit pas de dénoncer la judéophobie pour savoir diagnostiquer l’antisémitisme. L’antisionisme n’est pas forcément une judéophobie et l’islamophobie ne soigne pas l’extrémisme religieux.
En 1984, Edward Said a publié son essai « Permission de raconter », dans lequel il critiquait la couverture biaisée de la guerre par les médias occidentaux, qui favorisait le récit israélien et supprimait le point de vue palestinien. Aujourd’hui, nous sommes dans le même univers dystopique, où mensonges et propagandes redéfinissent le monde.
Dans ce tissu de lieux communs, viennent s’ajouter, aux silences assourdissants, les coups foireux, les accusations funestes et les « analyses » fumantes, fardées de déformations tolérées pour tuer l’histoire comme on tue ses femmes et hommes.
Même toi, tu te nourris de la haine, du racisme et de l’extrémisme pour dénoncer le sectarisme religieux et l’intolérance. Tu es incapable de penser le monde qu’à travers l’étroitesse du rapport conflictuel que tu entretiens avec l’islam. Toi aussi, tu baignes dans la haine, condamné à perpétuité dans ta condition « d’arabe » au point de ne plus distinguer le Palestinien en tant que « sujet » : c’est un arabe, un musulman ou pire, un islamiste terroriste.
Tu ne peux qu’être qu’un rhinocéros en fin de compte, même toi ! Et ta rhinocérité est encore plus profonde, elle porte les symptômes de la stigmatisation, du mépris et la haine de soi et des autres.