Yazid Yettou, cinéaste, à Algérie Presse: « Je vais vers des récits utiles »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Yazid Yettou, réalisateur et scénariste algérien né en 1986, s’est imposé comme une voix singulière du cinéma algérien contemporain. Depuis 2010, il travaille dans l’industrie du film, et ses courts-métrages, « Boumla » (2020) et « Collatéral » (2025), abordent des thèmes sociaux sensibles avec un regard profondément humain. Actuellement, il prépare son premier long-métrage.

Algérie Presse : Vos films abordent des thèmes sociaux sensibles et des tabous. Comment choisissez-vous les histoires que vous voulez raconter ?

Yazid Yettou : Je ne choisis jamais une histoire pour provoquer ou créer la polémique. Ce n’est pas mon intention. Les sujets que j’aborde — même lorsqu’ils touchent à des zones sensibles — sont avant tout des thèmes qui me parlent vraiment et qui ont du sens pour moi. Je vais vers des récits qui sont utiles, qui peuvent éclairer une réalité ou ouvrir une réflexion. Je raconte ce qui me touche, ce qui me questionne, et ce que je pense important de partager, sans rechercher le scandale mais avec la volonté d’être sincère et humain.

Vous privilégiez un cinéma proche du réel, avec des comédiens non-professionnels et des décors naturels. Comment ce choix influence-t-il la narration et l’impact de vos films ?

J’ai toujours été attiré par un cinéma profondément ancré dans le réel, celui des frères Dardenne, de Nuri Bilge Ceylan, de Cristian Mungiu, de Ken Loach ou encore par la force du cinéma iranien.
Ce sont des œuvres qui mettent l’humain au centre, sans artifices, et qui s’appuient sur la vérité des gestes, des silences et des lieux.
Travailler avec des comédiens non-professionnels en Algérie apporte justement cette vérité. J’y trouve une fidélité à l’interprétation qu’on perd parfois avec des acteurs formés pour la télévision. Il existe une sorte de « déformation professionnelle » qui uniformise le jeu, alors que les amateurs gardent une spontanéité, une rugosité, une sincérité précieuse. En les dirigeants dans des décors réels, je peux raconter les histoires avec une proximité plus forte, presque documentaire, qui renforce l’impact émotionnel et la crédibilité de mes films.

Après vos courts-métrages, vous préparez votre premier long. Quels enjeux souhaitez-vous explorer dans ce passage au format long ?

Pour moi, « casser les codes » signifie avant tout interroger nos réflexes techniques et esthétiques, et refuser de se reposer sur des solutions confortables. Un cinéma audacieux, c’est celui qui ose déplacer le regard : expérimenter dans la mise en scène, dans la texture de l’image, dans la manière d’utiliser le son, tout en restant fidèle à la force du récit. L’histoire reste centrale, mais les choix esthétiques peuvent devenir un terrain de recherche et de liberté.
Des démarches comme « le Dogme 95 » de Lars von Trier m’ont beaucoup marqué, notamment dans leur manière de dépouiller la mise en scène pour révéler une vérité brute.
Plus près de nous, l’approche de Tariq Teguia dans « Inland » montre à quel point une rigueur formelle peut devenir un geste politique et poétique à la fois.Je ne m’inscris pas dans un courant unique. Avant d’être cinéaste, je me considère comme un cinéphile — et donc naturellement curieux de toutes les formes, de tous les mouvements. Cela nourrit mon regard et me permet de rester disponible à des influences variées.
Ces derniers temps, je suis profondément inspiré par le cinéma de Nuri Bilge Ceylan. Sa capacité à allier contemplation, précision plastique et profondeur humaine est remarquable.
« Les Herbes sèches » est un film que je recommande vivement : une œuvre d’une grande finesse, qui montre à quel point la patience formelle peut être révolutionnaire.

Quels thèmes ou besoins personnels accompagnent cette transition vers le long métrage ?

Après mes courts-métrages, préparer mon premier long est avant tout une manière d’élargir mon espace d’expression. J’ai longtemps travaillé sur des formes courtes, mais passer au format long me permet enfin d’approfondir ce qui m’anime vraiment : un cinéma ancré dans le réel, qui observe les êtres et les situations avec patience et sensibilité.
Ce qui m’intéresse dans cette transition, ce n’est pas seulement la durée, mais la possibilité de développer des trajectoires intérieures plus nuancées, de laisser le temps agir sur les personnages, les lieux, les silences.
Le réalisme, pour moi, n’est pas une esthétique figée : c’est une manière d’être au monde, d’écouter, de regarder, de capter ce qui se joue à la lisière du visible.
Le véritable enjeu reste le travail de recherche. Avant même l’écriture, j’ai besoin d’enquêter, de comprendre, d’apprendre. Ce processus de découverte est essentiel ; c’est souvent là que se forme le cœur du film.
Apprendre m’importe autant — parfois plus — que créer. C’est ce qui donne au projet sa nécessité, sa vérité.
En somme, ce premier long est pour moi une continuité naturelle : un besoin de m’exprimer plus largement, d’explorer en profondeur un cinéma réaliste, et de poursuivre cette quête d’apprentissage qui nourrit chaque étape de mon travail.

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