Ce que j’en pense: Oran n’a jamais eu besoin de tout ça !

Par O.A Nadir

Le soleil ricoche sur les vitrines comme un vieux disque rayé qu’on ne change jamais. Les rideaux métalliques s’ouvrent en grinçant, laissant place à des néons criards, à des mannequins sans âme et à mille objets qu’on ne désirait pas hier mais qu’on nous persuade de convoiter aujourd’hui.
Il y a vingt ans, dans les ruelles de Delmonte ou de M’dina J’dida, on vivait de peu. Un pain chaud sous le bras, une poignée de tomates du marché, un vieux transistor qui crachait du Raï et les voix cassées du journal de 20h. L’essentiel, rien de plus.
Aujourd’hui, à Akid Lotfi, chaque coin de rue est un temple à la gloire de l’éphémère. Des enseignes qui vendent la même robe en six couleurs, des sacs en plastique nommés “exclusivité” et des promesses cousues de fils invisibles : sois belle, sois branché, sois en manque. Toujours.
Mais qui a décidé qu’il nous fallait tout ça ?
Une paire de baskets qui change selon l’algorithme d’un influenceur du Golfe, des montres connectées qu’on ne consulte même plus, des produits de beauté fabriqués à 6.000 kilomètres qui prétendent cacher nos rides et gommer nos fatigues.
Et toujours cette injonction muette : « Achète, donc tu existes. »
Les enfants d’Oran naissent désormais avec un feed Instagram greffé à l’âme. A treize ans, ils rêvent de sneakers rares, non de voyages intérieurs. Le parfum du pain chaud a cédé la place à celui des centres commerciaux climatisés où l’on flâne comme dans un rêve sous tranquillisants.
Les anciens s’assoient encore sur les marches, à Maraval ou à Planteurs, se demandant en silence pourquoi la jeunesse court sans savoir où. Ils parlent peu, comme s’ils savaient que leurs mots ne pèsent plus dans la balance de la modernité.
Un vieil homme d’Akid Lotfi m’a dit l’autre jour, en regardant les vitrines éclairées même à midi : « Avant, une boutique, c’était pour servir. Aujourd’hui, c’est pour séduire. » Et il a détourné le regard, comme s’il avait honte pour nous tous.
L’islam sunnite, dans sa sagesse ancienne, a toujours mis en garde contre l’excès, l’ostentation et la course au superflu. Le Prophète Mohammed (paix et bénédictions sur lui) vivait simplement, dormait sur une natte et portait des habits modestes. Il disait : « Ce qui est peu mais suffisant vaut mieux que ce qui est abondant mais distrayant. »
La consommation effrénée, lorsqu’elle devient but de vie, éloigne l’homme de sa spiritualité, l’enracine dans le terrestre et le vide du céleste. Le Coran ne nous exhorte-t-il pas à ne pas gaspiller, à ne pas suivre ceux que l’abondance rend aveugles ? Et pourtant, ici, à Oran, on vend même ce dont l’âme ne veut pas, mais que l’œil convoite.
On nous bombarde de publicités, sur nos écrans, nos murs, nos rêves. La société de consommation n’a pas simplement pénétré nos foyers : elle a colonisé nos désirs. Ce n’est plus ce dont on a besoin qu’on cherche, c’est ce dont on pense qu’on manque.
Et dans cette confusion entretenue, chaque boutique devient un mirage.
Oran n’est pas Dubaï. Elle n’a pas besoin de ressembler à un centre commercial à ciel ouvert. Elle a besoin de mémoire, de modestie, de cette tendresse rustique qu’on trouvait autrefois entre un café noir au comptoir et une discussion sur le prix du poisson.
Les rues pleines ne veulent pas dire bonheur.
Les sacs pleins ne veulent pas dire avenir.
Et les cœurs vides ? Qui s’en occupe ?
Demain, peut-être, quand les rideaux se refermeront sur ces vitrines trop pleines et ces envies fabriquées, il restera une question suspendue dans l’air chaud d’Oran : « De quoi avions-nous vraiment besoin ? »
Peut-être… d’un peu moins.
Peut-être… de quelque chose de vrai.

Bouton retour en haut de la page