Ce que j’en pense: Les yeux de la Bastille

Par Said Adel

Tôt le matin, elle était venue se recroqueviller sous le stand d’un marchand de légumes de la Bastille. Il faisait encore noir quand elle était venue se blottir sous ces planches au milieu des odeurs de menthe, de cèleri et de tomates fraîches. Le marchand ne la vit pas tout de suite, ce n’est qu’à l’arrivée des premiers clients qu’il se rendit compte de sa présence en suivant les regards étonnés qui fixaient le dessous de son stand. Il vit des pieds nus d’une étonnante blancheur mais bleuis par le froid matinal d’un novembre annonciateur d’un hiver précoce. Le marchand, bourru et maladroit comme savent l’être les petites gens, bouscula ces petits pieds blancs en accompagnant son geste d’une invective qui attira l’attention de la rue…
Malgré les grognements du marchand rien ne bougea. Il se baissa alors et souleva le pan de plastique bariolé qui couvrait partiellement le stand sous lequel il avait pour habitude de placer des légumes qu’il étalerait plus tard dans la journée. Il se releva presque aussitôt et, les yeux levés vers le ciel, poussa un long soupir. Son regard, nerveux jusque-là, s’était subitement adouci et devint presque triste. Autour de lui, les autres marchands comme les clients étaient suspendus à ses lèvres et attendaient qu’il dise quelque chose, cependant rien ne sortait de cette bouche entrouverte qui laissait paraître des dents jaunis par la chique. Il était connu dans cette rue, où il travaillait depuis plus de trente ans, comme un homme au caractère bien trempé et très peu enclin à la gentillesse.
Sans dire un seul mot, il alla chercher un vieux morceau de tissu, qu’il avait l’habitude d’utiliser pour couvrir ses légumes quand le besoin d’une pause se faisait sentir, et dans une précaution qu’on ne lui connaissait pas en revêtit le petit corps frêle avant de le ramener à lui. Instinctivement, elle se mit à gesticuler dans tous les sens comme foudroyée par une crise d’épilepsie. Une femme s’approcha pour le décharger. Dans ce passage de témoin, il prit soin de garder sa main sur la partie du tissu qui couvrait la tête. La femme comprit et comprima cette même tête contre son sein. Le petit corps frêle se calma avant de se raidir et enfin se relâcher. Le marchand eut du mal à retirer sa main de ce suaire improvisé et inattendu.
D’un stand à un autre le bruit courut qu’une petite fille avait été retrouvée dans un bien triste état. On la disait morte, blessée pour certains alors que d’autres parlaient d’atroces morsures de chiens errants. Les passants, tout en faisant leurs achats, prêtaient l’oreille aux échanges des marchands dont les versions variaient d’un étal à un autre. Bientôt toute la rue de la Bastille ne parlait que de cela, s’interrogeant sur l’endroit où elle avait été retrouvée, sur son âge, sur ses vêtements. Certains maudissaient déjà ses parents qu’ils jugeaient irresponsables. D’autres, plus moralisateurs, lançaient à qui voulait les entendre qu’un enfant ne se quitte pas des yeux…
Serrant fort la petite dans ses bras, la femme entra dans le magasin d’épices qui faisait coin, suivi de près par le marchand bougon qui n’était plus qu’une ombre fluette. Elle installa la petite dans un fauteuil dans l’arrière-boutique et demanda qu’on appelle une ambulance. La petite fille ne bougeait pas, mais respirait encore. La femme se décida à soulever le tissu qui lui couvrait toujours la tête … Elle ne cria pas, n’articula pas le moindre mot, s’affala simplement sur le sol nu et récita une prière à haute voix.
A la place des yeux, la petite avait deux pansements blancs…

Bouton retour en haut de la page