La Mort Blanche : Une éducation philosophique de la fiction ?

Par Adnan Hadj Mouri

« Philosopher, c’est apprendre à mourir », Montaigne.
Comme à son habitude, le Café Bel Oran, en partenariat avec la Maison de la Culture d’Oran, a convié le public oranais à une rencontre littéraire avec l’écrivaine Amira Hassanian. Venue présenter l’ensemble de ses ouvrages, elle a notamment mis à l’honneur son dernier roman, La Mort Blanche, publié aux éditions Barzakh.
Dans une atmosphère empreinte d’écoute et de curiosité, l’autrice a partagé avec le public les grandes lignes de son œuvre, ouvrant la voie à une déambulation philosophique dans son univers.
Pour ma part, je ne peux m’empêcher de souligner ce qui, à mes yeux, fait cruellement défaut à notre paysage littéraire contemporain : la dimension philosophique du roman. Trop souvent, la littérature actuelle renonce à l’exigence de pensée, préférant s’abandonner à des logiques de visibilité, à une narration facile, ou pire encore, à une peopolisation de l’écriture. Les frontières entre fiction, image de soi et stratégie de séduction s’effacent, laissant derrière elles un vide de sens.
Or, le roman, dans son essence, devrait demeurer un lieu de questionnement. Un espace où le langage sonde l’énigme de l’existence, interroge la mort, le temps, la mémoire, et la condition humaine. Rares sont celles et ceux qui, aujourd’hui, osent encore emprunter ce chemin escarpé.
Cette rencontre avec Amira Hassani a néanmoins offert une respiration, une halte salutaire. Non pas tant pour les réponses qu’elle apporte, mais pour les questions qu’elle fait surgir. Et c’est peut-être là, dans cette capacité à faire vaciller nos certitudes, que réside encore la grandeur de la littérature.
Le dire subjectif de l’autrice révèle que l’écriture est un acte psychique, un travail intérieur par lequel elle sculpte son propre soi. Dès son introduction, l’autrice mêle sa présence à son écriture. Au-delà d’une pulsion dionysiaque qui nourrit le geste d’écrire une échappée nietzschéenne elle cherche à poser les jalons d’une réflexion, les bases d’une trame narrative.
Sa démarche d’écriture tente de creuser le sillon de l’altérité, non pour délivrer un message humaniste facile ou sentimental, mais pour faire travailler l’intériorité du sujet. Elle entreprend ainsi une forme de décryptage, une exploration de la grotte mystérieuse qu’est l’être humain dans toute sa complexité.
Dans son élaboration discursive, l’autrice se démarque de la « logique du consentement » et tente d’aborder la question du féminin à travers une démarche d’émancipation, sans se perdre dans une logique partisane. Pour elle, il est nécessaire de faire travailler voire de déconstruire l’atomisation sociale. Cet engagement, qui passe par une volonté de conflictualiser ce type de questions, permet, à mon sens, de se libérer des querelles idéologiques qui désubjectivent le sujet parlant.
L’autrice, consciente de l’ascétisme misogyne toujours à l’œuvre, ne l’écarte pas, mais tente de le déboulonner à travers une pensée philosophique, éloignée d’un militantisme spongiforme.
Cet aspect peut, à mon sens, radicaliser le combat émancipateur, sans le réduire à l’image d’« une femme en colère » tentant de colmater la brèche de la division du sujet par le symptôme de l’inhibition. Car certaines approches, en cherchant à refouler cette division au profit de l’inhibition, neutralisent le conflit intérieur au lieu de l’affronter.
Devant le refus persistant du féminin dans notre société, poser des jalons réflexifs sur cette question, sans l’engloutir dans une rhétorique émotionnelle, permet de dégonfler les vieilles baudruches qui ne font qu’agiter des slogans creux. La preuve : on n’en est même pas là, tant le sujet reste encore tabou.
L’autrice, bien qu’elle ne se soit pas attardée explicitement sur la figure des « mères juives » telle que pensée par Aldo Naouri, ouvre néanmoins une piste prometteuse, qui mériterait un développement plus approfondi et une lecture d’inspiration psychanalytique. Aborder cette question pourrait enrichir la réflexion sur la dialectique des mères contre les femmes.
Avant de refermer cette parenthèse, il faut rappeler qu’une véritable avancée sur de telles questions passe par la capacité à magnifier l’altérité, à accueillir ce qui résiste, ce qui échappe. C’est peut-être là une manière de déjouer l’énigme du musellement.
Un autre aspect intéressant, qui a retenu mon attention, est la référence à Frantz Fanon et à sa logique décoloniale. Toutefois, il ne faudrait pas que l’autrice néglige l’enseignement de Tosquelles : une véritable leçon de vie, donc une leçon de résistance politique. Il s’agit de jouer entre deux langues, de subvertir la langue de l’autre, de rester sur une ligne de crête de compréhension, de préserver un accent.
Fanon, lui, arrive avec la persécution d’être contraint à une langue qui n’est pas la sienne. C’est là que s’ouvre un espace de lutte et de subjectivation. Fanon nous montre, dans Peau noire, masques blancs, une rhétorique marquée par une tension presque paranoïaque, née de cette aliénation linguistique et identitaire. Tosquelles, en retour, soigne cette division, non pas en la niant, mais en l’ouvrant à un travail de subjectivation par le langage un langage habité, déplacé, traversé.
Enfin, faire advenir une pensée capable d’embrasser la dimension philosophique du roman est une démarche salutaire. Mais encore faut-il aller en profondeur, pour ne pas s’enliser dans les ornières des illusions ontologiques, qui finissent par massacrer la subjectivité.
Ce que je retiens de cette rencontre, c’est un souffle de progrès dans une écriture romanesque qui, trop souvent, s’essouffle par manque de rigueur philosophique en particulier lorsqu’un écrivain prétend aborder la critique sociale uniquement pour nourrir une surcompensation narcissique.
Face à cette piètre conception de la littérature, chapeau bas à l’autrice, qui, en acceptant de désapprendre, loin du consensus mou, pourra aller de l’avant. Telle est, à mes yeux, la véritable exigence philosophique.

 

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