Yanis Taleb, compositeur, à Algérie Presse : « Ma musique est un pont entre l’Orient et l’Occident »
Entretien réalisé par O.A Nadir

Au croisement des héritages, Yanis Taleb avance comme un funambule entre deux mondes : celui de la musique classique européenne et celui des sonorités orientales. Pianiste et compositeur algérien, il a déjà imposé une signature singulière -une écriture aussi audacieuse que délicate- qui lui a ouvert les portes du Royal College of Music de Londres, avant de lui valoir le Prix du Président de la République. A 24 ans seulement, il s’est révélé au grand public lors d’un concert en soliste au Théâtre National Algérien. Entre piano, composition et musique de film, Taleb avance avec une maturité rare, porté par l’ambition de faire résonner ses créations dans les plus grands opéras du monde.
Dans cet entretien, Yanis Taleb nous parle de son parcours, de sa vision artistique et des émotions qui nourrissent ses compositions.
Algérie Presse : Votre musique fusionne habilement les sonorités classiques européennes et orientales. Comment se construit ce dialogue entre deux univers si différents ?
Yanis Taleb : Depuis mes premiers pas au piano, j’ai toujours été profondément touché par les grands compositeurs de la musique classique européenne : Chopin, Rachmaninov, Mozart… Leur sens de la mélodie, la poésie de leur écriture et la profondeur émotionnelle de leur langage musical ont façonné mon rapport à l’instrument dès l’enfance.
Mais parallèlement, j’ai toujours été tout aussi attaché aux sonorités orientales, à cette musicalité que l’on retrouve dans les pays arabes, et particulièrement en Algérie. A titre d’exemple, la musique andalouse, avec ses modes, ses couleurs et ses ornementations. J’ai aussi écouté les interprétations de Cheikh Redouane ou encore de Mustapha Skandrani, qui illustrent chacun à leur manière la rencontre entre le piano et les couleurs algériennes. J’ai ainsi grandi dans une double culture, européenne et orientale, et cette dualité s’est naturellement reflétée dans ma musique. Ce n’est pas une fusion volontaire ou intellectuelle : c’est un langage qui s’est imposé de lui-même, comme une évidence. Mon identité musicale est un brassage euro-arabe, un pont sonore entre l’Orient et l’Occident.
Même mon tout premier piano portait déjà cette symbolique : il était décoré de nacre, un détail qui rappelait l’esthétique des meubles syriens. Comme si l’instrument lui-même annonçait le chemin musical que j’allais emprunter.
Ma première composition, écrite à l’âge de 13 ans, s’intitulait « Arabesque », et elle portait déjà en elle cette double influence. Plus tard, dans « La Valse Algérienne », j’ai poursuivi cette recherche : l’œuvre reprend la structure élégante d’une valse viennoise, mais avec des couleurs et des inflexions algériennes. C’est une manière de montrer que ces deux mondes peuvent dialoguer naturellement, sans s’opposer. Avec le recul, je sais que cette identité était déjà présente dès mes débuts. Je n’ai fait que la laisser s’exprimer au fil des années
A seulement 24 ans, vous avez ému le public au Théâtre National Algérien avec vos compositions. Quel souvenir gardez-vous le plus précieusement de ce concert en soliste ?
Avant même d’aborder le concert en lui-même, j’aimerais revenir sur la manière dont ce projet est né. Tout a commencé à Biskra, dans le Sud algérien, lors d’un voyage que j’ai fait avec mon cousin Younes Taleb Bendiab, artiste lui aussi, professeur de théâtre et guitariste. Nous parlions beaucoup de musique, de scène, de création, et c’est au cours de l’une de ces conversations qu’il m’a proposé, spontanément, de donner un concert en soliste au Théâtre National Algérien.
Ce voyage à Biskra m’a rappelé à quel point, lorsque je compose, je pense au désert. Cet environnement, sa lumière, son silence et sa profondeur nourrissent souvent mon imaginaire musical. Quand je compose, je me tourne naturellement vers cette image du désert. Je crois que ce lien intime avec ces paysages fait émerger spontanément des sonorités orientales dans ma musique. C’est d’ailleurs dans cet état d’esprit qu’est née ma pièce « Sky-Dune », inspirée de ces dunes qui semblent se fondre dans le ciel et qui donnent une impression d’infini.C’est donc avec tout cet imaginaire en tête que je suis monté sur scène. Le soir du concert, au Théâtre National, quelque chose de très fort s’est produit. J’ai senti dès les premières notes une attention rare, presque un silence suspendu. Plusieurs personnes m’ont confié après le concert qu’elles avaient pleuré d’émotion. Elles découvraient ma musique pour la toute première fois, et pourtant elle les touchait profondément. C’est presque miraculeux de voir des personnes réagir avec une telle intensité à une musique qu’elles entendaient pour la première fois.
Un élément a rendu ce moment encore plus spécial : l’événement s’est déroulé sur un piano Steinway & Sons de 1901, spécialement restauré pour l’occasion. C’était un instrument chargé d’histoire, qui avait probablement été joué autrefois par Mustapha Skandrani. Cette dimension patrimoniale a ajouté une profondeur particulière à l’instant.
Mais le souvenir le plus marquant reste pour moi celui de voir mes parents et ma famille, fiers, émus, présents dans la salle. Les voir assister à ce succès, est quelque chose que je n’oublierai jamais. J’ai compris ce soir-là que ma musique pouvait toucher profondément les personnes qui l’entendaient pour la première fois.
Vous composez également pour le cinéma. Comment cette expérience influence-t-elle votre travail sur scène et vos compositions personnelles ?
Oui, tout à fait. Composer pour le cinéma et composer des pièces pour piano destinées à être jouées sur scène sont deux démarches totalement différentes. Lorsque je compose pour le cinéma, la musique doit avant tout s’adapter à l’image. Ce sont les personnages, leurs émotions, leurs regards, les décors, la lumière ou le rythme d’une scène qui guident mon écriture. La musique doit accompagner une histoire, parfois la souligner, parfois même dire ce que les images ne montrent pas. Dans ce contexte, c’est l’univers du réalisateur qui m’inspire et oriente mes choix musicaux. La musique devient un langage narratif, presque invisible, mais essentiel.A l’inverse, mes compositions personnelles, celles que je joue en concert naissent d’un espace beaucoup plus intime. Elles sont inspirées par mon vécu, mes souvenirs, mes expériences, mes émotions, et parfois par des images ou des lieux qui m’ont marqué. Elles ne doivent pas accompagner une histoire externe : elles sont l’histoire elle-même. Sur scène, la musique n’a plus besoin de soutenir un personnage ou une intrigue, elle doit simplement transmettre ma vision, mon imaginaire, et inviter le public dans un voyage personnel.
Cette distinction influence beaucoup ma manière de travailler : le cinéma m’a appris la précision, le sens du détail, l’importance du non-dit. Et, en retour, mes compositions de concert me rappellent toujours la liberté d’être soi-même, sans cadre visuel à suivre. Les deux univers se complètent, mais ils n’obéissent pas du tout aux mêmes exigences, et je crois que c’est ce qui les rend aussi passionnants à explorer.
Le Royal College of Music de Londres et le Prix du Président de la République sont deux jalons importants de votre parcours. Comment ces reconnaissances ont-elles façonné votre vision artistique ?
Le Prix Ali Maâchi du Président de la République est un immense honneur. C’est une reconnaissance qui touche à l’image de la jeunesse algérienne, de la création actuelle, et de ce que notre pays peut offrir en matière d’excellence artistique. Recevoir ce prix m’a donné le sentiment d’avoir une responsabilité supplémentaire : travailler encore plus, rester exigeant et représenter l’Algérie avec fierté partout où je joue.
Quant à mon audition au Royal College of Music de Londres, c’est avant tout une expérience qui m’a confronté à un niveau international très élevé, à une façon d’aborder, de travailler et d’écouter la musique qui m’a beaucoup enrichi. Cela m’a montré où se situent les standards des grandes scènes européennes et anglo-saxonnes, et surtout que je pouvais m’y confronter tout en restant fidèle à mon identité musicale.J’étais également honoré de savoir que cette institution prestigieuse a vu passer de très grands noms, comme James Horner, immense compositeur de musique de film, auteur notamment des bandes originales de « Titanic » ou « Le Masque de Zorro », mais aussi Lang Lang, l’un des plus grands pianistes au monde.
Ces deux expériences l’une profondément ancrée en Algérie, l’autre vécue à Londres ont clarifié ma vision artistique. Elles m’ont convaincu que je voulais être un pont entre l’Orient et l’Occident, et que ma double appartenance culturelle n’était pas un obstacle, mais au contraire une richesse.
Elles m’ont aussi donné cette confiance discrète mais essentielle : celle de poursuivre mon chemin avec sérieux, humilité et une identité musicale pleinement assumée.
La scène internationale vous ouvre ses portes. Quels projets ou collaborations rêvez-vous de réaliser dans les prochaines années à travers le monde ?
La scène internationale s’est déjà ouverte à moi. J’ai eu l’occasion de me produire à Lyon, au Palais Bondy, et je serai prochainement en concert à Oxford ainsi qu’à Londres, au sein de la Royal Academy of Music.
D’une certaine manière, je suis déjà en train de réaliser un rêve : jouer dans des lieux prestigieux et d’excellence. Ce fut notamment le cas lors de mon concert à Monaco, lors d’un événement organisé par le Consulat algérien de Nice à l’occasion de la commémoration du 1er Novembre. Cet événement a réuni plusieurs personnalités de la Principauté, dont l’ancien conseiller du Prince Albert II. Mon souhait est simple : partager encore davantage ma musique avec le public, partout où l’on m’invite. Plusieurs concerts sont déjà en préparation, notamment à Rome et à Madrid, et j’espère continuer à élargir ce cercle de rencontres musicales.En parallèle de mon activité de concertiste, j’aimerais aussi développer davantage mon travail de compositeur pour le cinéma. J’aspire un jour à collaborer avec mon cousin Chakib Taleb Bendiab, réalisateur du film « Alger » (Thriller sorti en 2024, Ndlr), et à composer la bande originale de l’un de ses prochains projets. Ce serait une manière de prolonger notre histoire familiale au service d’une création artistique commune.
Les fans d’Oran et d’autres villes algériennes peuvent-ils espérer bientôt vous voir en concert près de chez eux ?
Oui, bien évidemment. Je suis revenu en Algérie spécialement ce mois de novembre pour participer à l’esprit des fêtes nationales et offrir ces concerts à Alger.
Mais les autres villes ne sont absolument pas exclues.
Je reviendrai très certainement me produire à l’Opéra d’Oran, ou encore à Constantine, même si cela ne se fera pas immédiatement. J’ai déjà eu l’occasion de jouer dans ces villes l’an dernier, et j’en garde de très beaux souvenirs.Pour l’instant, je me concentre davantage sur le développement de ma carrière internationale, qui demande beaucoup de préparation et de déplacements.
Mais je reviendrai avec plaisir partager ma musique avec le public d’Oran, de Constantine et d’autres villes algériennes.
Ce sera d’ailleurs le cas lors de ma tournée dans l’ensemble des Instituts Français à partir de la fin janvier 2026.
Ce sera l’occasion de revenir à Oran, cette fois dans une salle plus intime que l’Opéra, mais également à Constantine, Annaba, Tlemcen et bien sûr Alger. Je souhaite que chaque ville puisse, à son tour, accueillir un moment musical pensé spécialement pour son public.
