Dr Adda Guecioueur* à Algérie Presse: La sortie des EAU de l’OPEP, un « non event ».

Interview réalisée par Saïd OUSSAD

Au cours de sa dernière rencontre périodique avec la presse nationale, le président de la République, Abdelmadjid Tebboune, est revenu sur le retrait des Emirats Arabes Unis de l’OPEP, le qualifiant de « non événement ». Notre expert, Adda Guecioueur, revient, tout au long de cette interview, sur cette décision et ses conséquences aussi bien régionales que sur l’Algérie. Décryptage.

Algérie Presse : Les Émirats Arabes Unis (EAU) se sont retirés depuis vendredi 1er mai 2026 de l’Organisation des Pays Exportateurs de Pétrole (OPEP) et de l’alliance OPEP+. Avant de connaître les tenants et les aboutissants de cette décision, commençons par les définitions. Quelle différence existe-t-il entre OPEP et OPEP+ et quel est leur historique ?
Adda Guecioueur : L’OPEP a été créée le 14 Septembre 1960 par l’Iran, l’Iraq, le Koweït, l’Arabie Saoudite et le Venezuela. Actuellement, début mai 2026, les 12 membres, par ordre alphabétique sont l’Algérie, le Congo, la Guinée Equatoriale, le Gabon, l’Iran, l’Iraq, le Koweït, la Libye, le Nigéria, l’Arabie Saoudite et le Venezuela. L’objectif initial des membres de l’OPEP, qui contrôlent 80% des réserves mondiales prouvées, était de coordonner leurs politiques pétrolières pour stabiliser le marché pétrolier mondial.
Actuellement  » l’OPEP +  » comprend les 12 membres de l’OPEP plus, par ordre de production selon les chiffres fin 2023 les pays suivants, la Russie ( 11,1 M/b/j) le Mexique (2,0 M/b/j), le Kazakhstan ( 1,9 M/b/j), Oman (1,05 M/b/j) l’Azerbaidjan ( 0,6 M/b/j) la Malaisie ( 0,6 M/b/j), le Bahrein (0,2 M/b/j) le Soudan du Sud (0,1 M/b/j) Brunei ( 0,09 M/b/j) et enfin le Soudan ( 0,06 M/b/j).
 » L’OPEP + « , créée formellement fin décembre 2016, résulte de l’association de l’OPEP avec des pays producteurs de pétrole dont le but est de soutenir les cours du pétrole en limitant la production de manière concertée.

La décision des EAU est-elle une surprise pour le marché ou existait-il des signes avant-coureurs à ce retrait ?
La décision de l’Emirat d’Abou Dhabi de quitter l’OPEP n’est guère une surprise pour le marché. Elle était dans l’air depuis 2020 ! Cependant, il est judicieux de remarquer que les EAU n’ont pas quitté le Forum des Pays Exportateurs de gaz (FPEG/GECF) qui regroupe les principaux pays producteurs et exportateurs de gaz naturel à savoir l’Algérie, la Bolivie, l’Égypte, la Guinée Equatoriale, l’Iran, la Libye, le Nigeria, le Qatar, la Russie, Trinité-et-Tobago, le Venezuela et les Émirats Arabes Unis.

Quelles sont, selon vous, les raisons principales qui ont poussé les EAU à se retirer de cette organisation ? Quotas de production, volonté d’indépendance énergétique, réponse à des injonctions extérieures… ?
Il existe une série de raisons et, à juste titre, vous avez mentionné certaines d’entre elles. Clairement ce n’est pas une question d’argent. Les EAU, est plus précisément, l’Emirat d’Abou Dhabi est très riche financièrement. A travers ses fonds souverains, l’Emirat contrôle plus de US$ 1.7 trillion (soit 1700 milliards de dollars) et utilise ses actifs financiers pour diversifier son économie loin du pétrole. Actuellement, l’Emirat se positionne dans la technologie tels que les data centres et l’Intelligence Artificielle, l’infrastructure, les énergies renouvelables et bien sûr l’investissement à l’échelle mondiale ce qui lui confère un « Soft power » non négligeable.
Au delà de cette stratégie, il existe plusieurs facteurs qui peuvent aider à comprendre la sortie des EAU de l’OPEP.
Le climat géostratégique à l’échelle de la Péninsule arabique a connu quelques bouleversements, ces dernières années. Dans ce cadre, nous évoquerons le boycott du Qatar par les pays membres du Conseil du Golfe (GCC), la guerre au Yémen, et les récentes attaques sur l’Iran qui ont démontré les limites d’un protecteur étranger pour garantir et assurer la pérennité des pays de la région.
Les EAU veulent s’affranchir de certains limitations actuelles et plus spécialement celles d’un grand pays de la région qui utilise sa prédominance en termes de production et d’exportation de pétrole, sa superficie et sa population pour utiliser la région et le marché pétrolier pour des fins nationales. Exactement, à l’image de l’Egypte qui considère la Ligue Arabe comme un service de son ministère des Affaires étrangères à des fins nationales.
Tout observateur averti a dû remarquer que, depuis quelques années, Abou Dhabi commençait à regarder « ailleurs » et plus précisément vers l’Est !
Pour les petits pays, et tout est relatif, il existe toujours des « injonctions extérieures ». Dans ce cadre, il serait judicieux de mentionner que les pays Occidentaux ont toujours voulu « casser » l’OPEP, stratégie chère au Dr Henry Kissinger, ancien ministre des Affaires étrangères américain, qui a préconisé, dans les années 1970, d’imploser de l’intérieur les pays membres de l’OPEP. A cet égard, considérons ce qui s’est passé en Irak, en Libye, au Venezuela et actuellement en Iran. Nul besoin de mentionner les tentatives dans d’autres pays.
Je pense que l’analyse devrait s’orienter vers l’affranchissement des EAU de l’OPEP, du GCC et de son puissant voisin tout en prenant en considération les mutations géostratégiques en cours que connaissent la région et le monde.
Depuis quelques années, les EAU se « tournent vers l’Est » en renforçant ses relations avec l’Inde (il existe une large population indienne dans les Emirats), la Chine et la Russie. La preuve étant les EAU ont rejoint les BRICS le 1er janvier 2024.
Il existe actuellement des « accrochages » entre les USA et l’Iran mais la véritable confrontation est entre les USA et la Chine! Quand l’Iran a fermé le détroit d’Ormuz et dit que cette fermeture ne concerne pas les pays amis dont la Chine, les USA ont bloqué les ports Iraniens.
Malgré les sanctions, la Chine a toujours acheté, à bas prix, le pétrole brut iranien à travers la Malaisie, Oman, Singapour… et les EAU.
En quittant l’OPEP, contrôle de la production, des exportations et donc pays importateurs, les EAU ont les « coudées franches » pour mener à bien leur géostratégie actuelle…
D’autres facteurs peuvent être considérés. Le premier étant leur position géographique à savoir une superficie limitée et donc sans profondeur stratégique et entourés par des pays ayant les mêmes potentiels et les mêmes limitations, à savoir des pays désertiques dotés des mêmes atouts à savoir le pétrole et le gaz naturel et donc des voisins plutôt concurrents que complémentaires. Les EAU pourraient se considérer comme étant « en exigu ».
Le deuxième facteur serait, à l’heure où le pétrole brut, énergie fossile non renouvelable et dont l’horizon se rétrécit, et l’apparition et l’importance d’autres ressources naturelles, notamment les terres rares dont les EAU sont dépourvues, il est logique que les Emirats pensent à assurer leur avenir en maximisant leur aisance financière actuelle. C’est une autre raison qui pourrait expliquer cette décision de quitter l’OPEP.

Quelles pourraient être les répercussions de ce retrait sur les prix du pétrole à court et moyen termes et sur la survie même de cette organisation avec une perte sur la régulation du marché mondiale ?
Au court et moyen termes, les répercussions sont minimales parce qu’à l’heure actuelle le marché mondial du pétrole est un « marché exportateur » c’est-à-dire que ce sont les exportateurs qui fixent les règles du jeu. Les organisations concernées telles que l’OPEP et l’OPEP+, peuvent survivre. Ce n’est ni le début ni la fin du monde ! Nous donnerons plus de détails en réponse à votre dernière question. Au regard des exportations, et sans relativiser, les EAU demeurent « un petit pays » qui produit environ 3,2 à 3,6 Mb/j, avec des projets d’expansion pour augmenter sa capacité.
Avec 35% de production mondiale et 50% de la production de l’OPEP, l’Arabie Saoudite demeure la pièce maitresse du marché pétrolier mondiale.

Comment l’Algérie, en tant que membre de l’OPEP, pourrait être affectée par cette décision?
Théoriquement une telle décision pourrait affecter l’Algérie du point de vue affaissement des prix mondiaux du brut et diminution des exportations algériennes de pétrole brut. En principe, cette décision sera sans effet sur l’Algérie dans le court et moyen termes.
Comme mentionné auparavant, à l’heure actuelle le marché mondial du pétrole brut est un « marché exportateur » et vu les secousses et les instabilités mondiales actuelles, les pays importateurs se bousculent pour s’approvisionner en pétrole brut. Le stock de la Chine ne dépasse pas 15 jours ; l’Inde a « arraché » dix cargaisons pétrolières en mer, en payant un prix élevé, pour renforcer ses réserves.
En mars 2026, les 32 pays membres de l’Agence Internationale de l’Énergie (AIE) ont annoncé le plus grand déblocage massif de son histoire, à savoir 400 millions de barils de leurs réserves stratégiques. Ce lâcher vise à stabiliser le marché après des perturbations au Moyen-Orient. Malgré cela, l’AIE conserve plus de 1,4 milliard de barils en stock d’urgence. Notons que les pays membres de l’AIE sont tenus de détenir des stocks équivalents à au moins 90 jours de leurs importations nettes. Donc de ce point de vue, il n’existe pas un effet immédiat négatif sur l’Algérie si ce n’est l’inverse. Bien plus, Il existe entre l’Algérie et ses partenaires des contrats à long terme d’exportation de pétrole.
En revanche, l’Algérie, et les autres pays exportateurs pourraient être affectés sur le marché du spot.

Quelle stratégie devrait-elle adopter pour protéger ses intérêts face à ce changement ?
Il serait judicieux que l’Algérie continue à sécuriser ses exportations à travers la signature de contrats à long terme et donc ne pas profiter de conditions conjoncturelles et basculer largement dans le marché spot. Notons que seulement 10% du territoire algérien ont été prospectés et que l’Algérie n’a pas encore « touché » à ses capacités off shore.

Ce retrait traduit-il une évolution des alliances énergétiques au niveau international ?
La géostratégie mondiale, dont le pétrole brut, représente un facteur considérable et est en pleine mutation. La plus grande mutation est la fin des « pétrodollars », fin actée par l’Arabie Saoudite. Revenons en arrière quelque peu. La deuxième guerre mondiale a enfanté un système financier mondial basé sur l’or, puis basé sur le dollar considéré « as good as gold » (aussi solide que l’or) et permettait à tout pays d’échanger ses avoirs en UD$ en or. C’est ce que faisait le Président français, Charles De Gaulle. Puis ce privilège a été limité au Groupe des Dix membres de la Banque des Règlements Internationaux. Dans l’étape suivante, ce privilège a été éliminé par le Président américain, Richard Nixon en août 1971. En 1974, les USA ont persuadé l’Arabie Saoudite d’exiger que le pétrole exporté soit réglé en US$, ceci signifie « amarrer » l’US$ au pétrole. C’est la naissance du concept des « pétrodollars ». Ce concept a été en vogue depuis les années 1970, mais l’accord secret qui le sous-tendait, entre les USA et l’Arabie Saoudite, n’a été révélé que récemment au public. Ce lien a été rompu par Riyad il y a quelques mois. Implications : la Chine paie ses importations dans sa propre monnaie nationale le renminbi (RMB) qui signifie «monnaie du peuple ». A noter que l’unité de base est le yuan (CNY). Bien que le renminbi soit le nom officiel de la monnaie chinoise, le terme « yuan » est couramment utilisé pour désigner les prix et les unités monétaires.
Le monde est en mutation y compris les alliances énergétiques au niveau international et chaque pays se positionne en fonction de ses atouts géostratégiques et bien sûr en fonction de sa capacité à analyser ces mutations et leurs implications multiformes sur son propre devenir.

Pensez-vous que d’autres pays pourraient suivre l’exemple des Émirats et quitter l’OPEP ?
Depuis sa création l’OPEP a vécu et survécu à des allées et venues. L’Angola a quitté l’organisation, le 1er janvier 2024, en désaccord avec les quotas de production imposés. L’Equateur a quitté l’OPEP, le 1er janvier 2020, pour des raisons budgétaires. Le Qatar a quitté l’OPEP en janvier 2019 pour se concentrer sur sa production de gaz naturel. L’Indonesie a suspendu son adhésion en 2016, ne souhaitant pas se conformer aux réductions de production. Le Gabon avait quitté l’organisation en 1996 pour y revenir le 1er juillet 2016. Les EAU sont les derniers en date. Leur départ annoncé en avril 2026, est devenu effectif le 1er mai 2026.
Il semble que la porte principale de l’OPEP, basée à Vienne en Autriche, est une « porte tournante » qui continuera à être active soit pour des raisons de quotas soit pour d’autres raisons. Et ce mouvement n’a ni inquiété ni affecté négativement l’Algérie et le départ des EAU de l’OPEP est à considérer comme un « non event ».

(*) Fondateur Directeur Général d’International Business School, IBS ; ancien Professeur d’Université en Algérie et Jordanie ; ancien Expert financier au Fonds Monétaire Arabe.

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