Ce que j’en pense : Le voyage
Par Said Adel
Installé sur la terrasse d’un café de l’avenue Loubet, plongé dans son portable, il rêvait d’Australie et de Nouvelle Zélande. Au chômage depuis deux ans, il habitait à Oran, mais fantasmait sur un ailleurs fait de sable blanc au bord d’une mer calme. Il ne désirait plus l’Europe depuis longtemps. Il ne souhaitait plus rejoindre ces cousins partis en barque s’échouer sur ce bord d’Italie, devenu un «amasse-misère » pour des milliers de désespérés. Il partirait un jour, mais ce n’était pas la porte à côté. Il lui fallait, pour cela, se préparer pour sortir d’un quotidien triste et injuste.
Il veillait la nuit à « naviguer », passant d’un site à l’autre, d’une plateforme à une autre à la recherche du lien qui lui ouvrirait les portes d’un paradis inaccessible à Oran. Inconsciemment, sa vie est devenue une salle d’attente où les nuits étaient blanches et les journées commençaient au crépuscule. Il ne mangeait que par nécessité, partageant rarement ses repas avec le reste de la famille. Il était invisible. Il était ailleurs.
Il s’était fait de nombreux amis sur la toile. Il avait le verbe facile et un anglais pas mauvais. Le décalage horaire l’obligeait à vivre la nuit pour discuter avec ses connaissances virtuelles des sujets d’actualité. Cela durait quelques minutes, parfois des heures, mais cela finissait toujours de la même manière. Son interlocuteur se déconnectait car il travaillait ou étudiait le lendemain. Quant à lui, alors que le muezzin appelait, il mangeait un bout à la cuisine, puis s’affalait sur son lit en pensant que son avenir était ailleurs.
Il dormait, mangeait, attendant d’être de l’autre côté de l’hémisphère. Il rencontrait parfois des potes de fac autour d’un café. Ils se saluaient, s’attablaient, pour se plonger, chacun dans son écran. Les discussions tournaient autour de ce lointain « paradis » ou ce présent « enfer » fait de gens imperméables à la réalité du monde. Des gens dont ils se méfiaient et ne respectaient pas. Il leur préférait cet inconnu qu’il admirait avec une arrogance toute enfantine.
Il avait vingt-sept ans et n’avait jamais quitté Oran…
On demanda au vieux professeur de mathématiques pourquoi il n’avait jamais voyagé à l’étranger ? Il répondit simplement que deux vies ne lui suffiraient pas pour visiter son propre pays.