Denis Chetti, auteur, à Algérie Presse : L’héritage de Massinissa, une mémoire à réactiver

Entretien réalisé par O.A Nadir

 

Professeur de Civilisations en début de carrière à l’université de Constantine en Algérie, Denis Chetti a été de longues années journaliste et chroniqueur.
Esprit curieux, touche-à-tout et rigoureux, il a choisi un jour de tourner la page médiatique pour embrasser celle de la recherche et de l’enseignement supérieur, poursuivant des études en Communication et en Commerce international avant de fonder ses propres entreprises dans le domaine du marketing numérique.
Aujourd’hui, il partage sa vie entre sa passion pour l’histoire antique berbère — et plus particulièrement le règne de Massinissa — et la direction de travaux de recherche en management des entreprises et en stratégies numériques.
Rencontre avec un penseur pour qui le passé n’est jamais poussière, mais une lumière à projeter sur l’avenir.

Algérie Presse : Vous êtes passé du journalisme à la recherche historique, qu’est-ce qui, selon vous, relie ces deux univers en apparence si éloignés ?

Denis Chetti : Avant de devenir journaliste, j’étais enseignant à l’université de Constantine après avoir effectué des études en Civilisations. Actuellement, je suis enseignant en Management des entreprises, coach doctoral.
Le passage du journalisme à la recherche historique, bien que ces deux domaines semblent éloignés, ils sont en réalité liés par plusieurs éléments fondamentaux. D’abord, la recherche de la vérité : tant le journaliste que l’historien cherchent à comprendre et à transmettre la vérité, que ce soit sur des événements récents ou sur des périodes passées. Les deux disciplines impliquent une enquête rigoureuse, l’analyse de sources et la vérification des faits pour établir une narration précise. Ensuite, la narration : la capacité à raconter une histoire de manière engageante est essentielle dans les deux domaines.
Que ce soit dans un article journalistique ou dans un ouvrage historique, la narration permet de donner vie aux faits et aux événements, rendant l’information accessible et compréhensible pour le public.
Le contexte et interprétation : les journalistes doivent souvent contextualiser des événements d’actualité, tandis que les historiens analysent les événements passés dans leurs contextes respectifs. Les deux disciplines nécessitent une compréhension des dynamiques sociales, politiques, économiques et culturelles qui influencent les faits. L’éthique et la responsabilité: les journalistes et les historiens partagent une responsabilité éthique envers leur public.
Ils doivent être transparents sur leurs sources, faire preuve d’intégrité dans leur travail et être conscients des implications de leurs écrits sur la société.
L’impact sur la société : les deux professions ont le potentiel d’influencer l’opinion publique et de façonner la compréhension collective. Les journalistes informent le public sur des enjeux contemporains, tandis que les historiens contribuent à la mémoire collective et à la formation de l’identité culturelle.
L’évolution de la méthode : les méthodes de recherche ont évolué au fil du temps, et les journalistes modernes utilisent souvent des techniques d’investigation plus approfondies, semblables à celles des historiens. De même, les historiens peuvent bénéficier des outils numériques et des approches innovantes inspirées du journalisme.
En somme, bien que le journalisme et la recherche historique puissent sembler distincts, ils partagent des valeurs, des objectifs et des méthodes qui les rapprochent.
Cette interconnexion enrichit les deux domaines et contribue à une meilleure compréhension du passé et du présent.

Dans vos ouvrages sur Massinissa, vous redonnez voix à une histoire souvent éclipsée : pourquoi, selon vous, l’héritage numide reste-t-il sous-exploité dans la mémoire collective algérienne ?

L’héritage numide, et en particulier la figure de Massinissa, est souvent sous-exploité dans la mémoire collective algérienne pour plusieurs raisons. Tout d’abord, l’histoire de l’Algérie a été largement marquée par la colonisation et la lutte pour l’indépendance, ce qui a conduit à une focalisation sur des périodes plus récentes au détriment des époques antérieures.
Les récits historiques qui ont été promus dans l’éducation et les discours officiels ont souvent mis l’accent sur la résistance contre le colonialisme, occultant les racines profondes de l’identité algérienne qui se trouvent dans l’époque numide.
De plus, l’héritage numide n’est pas toujours perçu comme directement pertinent pour les enjeux contemporains, ce qui contribue à son éclipsement.
La valorisation de figures historiques comme Massinissa ou Jugurtha pourrait également être perçue comme une tentative de réappropriation d’une histoire qui a été colonisée et interprétée d’une manière souvent biaisée.
Enfin, les dynamiques politiques et sociales internes peuvent également jouer un rôle dans la manière dont l’histoire est racontée et célébrée.
Une redécouverte de l’héritage numide pourrait donc nécessiter un changement de perspective et une volonté de revisiter les fondements historiques qui ont façonné l’Algérie moderne. Cela dit, un intérêt croissant pour l’histoire ancienne et une volonté de réévaluer ces périodes pourraient contribuer à une meilleure intégration de cet héritage dans la mémoire collective.

Comment les valeurs du règne de Massinissa — unité, réforme, souveraineté — peuvent-elles inspirer le management et la gouvernance d’aujourd’hui ?

Les valeurs du règne de Massinissa, telles que l’unité, la réforme et la souveraineté, offrent des leçons précieuses pour le management et la gouvernance contemporains. D’abord, l’unité : Massinissa a réussi à unifier les différentes tribus numides, créant ainsi un sentiment d’identité collective et de cohésion. Dans le cadre du management moderne, promouvoir l’unité au sein d’une équipe ou d’une organisation est crucial.
Cela peut se traduire par des efforts pour favoriser la collaboration, encourager la communication ouverte et instaurer une culture d’inclusion.
Sur le plan de la réforme, Massinissa a mis en place des réformes pour moderniser son royaume, notamment en matière d’agriculture, d’administration et de justice.
Cela souligne l’importance de l’innovation et de l’adaptabilité dans le management d’aujourd’hui. Les organisations doivent être prêtes à évoluer, à adopter de nouvelles technologies et à ajuster leurs stratégies en réponse aux changements du marché.La souveraineté de Massinissa face aux menaces extérieures et sa capacité à gouverner de manière autonome sont des concepts qui résonnent dans le contexte actuel.Dans le management, cela peut se traduire par la prise de décisions éclairées et la responsabilité.
En intégrant ces valeurs dans les pratiques de management et de gouvernance, les leaders d’aujourd’hui peuvent créer des organisations plus résilientes, innovantes et cohésives, capables de naviguer dans un environnement complexe et en constante évolution.

À l’ère du numérique et des identités globalisées, pensez-vous que la redécouverte de l’histoire berbère puisse renforcer le sentiment d’appartenance nationale ?

Bien entendu ! La redécouverte de l’histoire berbère peut effectivement renforcer le sentiment d’appartenance nationale, surtout dans un contexte où les identités sont de plus en plus globalisées et souvent fragmentées.
La redécouverte de l’histoire berbère permet de mettre en avant la richesse et la diversité de l’identité algérienne. En intégrant cette histoire dans le récit national, on favorise une approche inclusive qui reconnaît les contributions de toutes les composantes de la société.
Une connaissance approfondie de l’histoire berbère peut servir de ressource identitaire, permettant aux individus de se reconnecter à leurs racines et à leur patrimoine. Les plateformes numériques offrent aujourd’hui des moyens puissants de diffusion et de vulgarisation du savoir historique. Elles permettent de toucher un large public, de créer un dialogue collectif autour du patrimoine et d’impliquer les jeunes générations.En somme, la redécouverte de l’histoire berbère, dans le cadre d’une approche inclusive et moderne, peut jouer un rôle clé dans la construction d’un sentiment d’appartenance nationale plus fort et plus riche, tout en en célébrant la diversité qui caractérise l’Algérie.

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