Kaouther Arinas Dernouni, cinéaste, à Algérie Presse : « Transmettre les histoires avant leur disparition »

Entretien réalisé par O.A Nadir

Dans le paysage du cinéma indépendant algérien, rares sont les œuvres qui parviennent à saisir à la fois la douceur d’un territoire, la force de ses femmes et l’absolu nécessité de préserver une mémoire. Avec « Taazrit », Kaouther Arinas Dernouni inscrit son nom parmi celles et ceux qui filment l’âme plutôt que les images.
Le film retrace le quotidien de Habiba, une femme chaouie originaire de Ghassira, dans les Aurès. A travers son lien intime à la terre, le récit fait émerger une mémoire collective féminine, loin des stéréotypes et des récits officiels. Partagée entre héritage ancestral et désir de se réinventer, Habiba interroge les notions de liberté, d’appartenance et d’identité. Son parcours révèle une résistance discrète mais profonde, par laquelle elle se réapproprie son corps, son territoire et sa vie, redéfinissant ainsi son rapport à l’histoire et à elle-même.
Dans cet entretien, la jeune réalisatrice revient sur la genèse de son film, son attachement aux Aurès, les défis du documentaire indépendant et les voix féminines qu’elle s’engage à préserver à travers son œuvre.

Algérie Presse : Qu’est-ce qui vous a motivé à réaliser « Taazrit » ?

Kaouther Arinas Dernouni : C’est d’abord le sujet en lui-même. Le mot « ta’ẓrit » a toujours fait partie de mon quotidien : je l’ai entendu toute mon enfance, dans ma famille, dans mon entourage. C’est un terme qui porte en lui une mémoire, un vécu, une réalité qui a toujours existé.
Lorsque j’ai rencontré Habiba, tout est devenu évident. J’avais un autre projet en tête à ce moment-là, mais sa personnalité m’a profondément inspirée et m’a fait changer de direction. Son parcours, sa manière d’exister, son sens de l’humour, sa maison, son univers, sa façon de s’imposer dans la société… Tout en elle m’a convaincue que c’était son histoire que je devais filmer. « Taazrit » est né de cette rencontre.

Comment votre origine et votre culture influencent-elles votre regard ?

Je suis profondément attachée aux Aurès, à cette terre et à mon identité chaouie. Les couleurs des Aurès, la lumière, l’énergie de cette région me donnent de la force. J’ai un lien presque spirituel avec cette terre : j’ai le sentiment qu’elle a une âme, qu’elle porte encore les voix et les pas des femmes qui l’ont habitée.
Ce qui m’inspire le plus, ce sont les femmes aurésiennes et leur mémoire. Beaucoup d’histoires n’ont jamais été racontées et risquent de disparaître si nous ne les transmettons pas. A travers mes films, j’essaie de rendre hommage à ces femmes invisibilisées, à celles qui sont là, qui ont été là, et dont la trace est en train de s’effacer. Ma culture influence donc fortement mon regard : elle guide mes choix, ma sensibilité, mes sujets, et ma volonté de montrer un visage des Aurès que l’on ne voit presque jamais.

Selon vous, quel rôle le cinéma documentaire peut-il jouer pour donner une voix aux «invisibilisés»?

Pour moi, le documentaire est aussi essentiel que la fiction. Il permet de regarder la réalité avec un regard artistique, sensible, incarné. C’est à la fois une manière de rendre hommage, de créer une mémoire, d’archiver des moments réels, forts, intenses, parfois très fragiles qui pourraient disparaître.Le documentaire donne une voix à ceux qu’on n’entend pas, il rend visible ce que l’on ne regarde plus. Même s’il y a toujours une part subjective, il inscrit dans l’image des réalités qui existent bel et bien. C’est un outil de transmission, mais aussi de résistance face à l’effacement.

Quelles difficultés rencontrez-vous en tant que jeune réalisatrice dans le circuit indépendant algérien ?

Comme beaucoup de jeunes réalisateurs, la première difficulté est le manque de moyens. Obtenir des financements, tourner dans de bonnes conditions, trouver le matériel… Tout cela reste compliqué.
La deuxième difficulté concerne la diffusion. Les festivals reçoivent énormément de films, et même si l’on met tout son cœur dans un projet, il n’est pas toujours sélectionné. Cela peut être une déception, car un film représente souvent des années de travail, d’émotions et d’engagement.

Quels projets ou sujets souhaitez-vous explorer dans les prochaines années ?

Je veux continuer à travailler autour des femmes, de la terre, de la mémoire, surtout dans les Aurès. C’est ma région, ma source d’inspiration principale. Le nord, l’est, l’ouest, le sud des Aurès : chaque partie a une force visuelle, culturelle et humaine incroyable. Pour le moment, je ne me vois pas filmer ailleurs.

Je suis très sensible aux questions sociales, anthropologiques et historiques, mais tout revient toujours aux femmes et aux Aurès. C’est là que je me sens légitime, connectée et inspirée. Aujourd’hui, je travaille principalement en documentaire, mais j’aimerais aussi explorer d’autres formes, comme l’expérimental ou la fiction.
Et pour vous donner un petit scoop : j’ai déjà écrit mon prochain film, actuellement en cours de réalisation. Il raconte, lui aussi, l’histoire d’une femme de la région. J’espère que nous pourrons en parler très bientôt, peut-être lors d’une projection ou dans un festival.

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