Lady Gnawa, chanteuse, à Algérie Presse : « C’est la musique gnawa qui m’a appelée »
Propos recueillis par Nadir O.A

Artiste singulière de la scène gnawa alternative, Lady Gnawa trace un chemin à part dans un univers longtemps dominé par les hommes. Guembri en main, elle fait dialoguer la tradition spirituelle du gnawa avec des influences contemporaines, nourries par un parcours entre l’Algérie et l’Europe. À travers sa musique, elle revendique une transe vivante, ouverte, et un objectif clair : contribuer à libérer l’esprit de la femme par l’expression artistique.
Algérie presse : Qu’est-ce qui vous a poussée à choisir la gnawa comme voie artistique, notamment en tant que femme ?
Lady Gnawa : Ce n’est pas vraiment un choix. La musique gnawa est spirituelle, et quand elle te touche, c’est elle qui t’appelle. Je me souviens très bien : j’avais seize ans, j’étais en visite avec mes tantes à Aïn El Beïda, et c’était la première fois que je vivais une vraie expérience de tagnaouite. J’écoutais la derbouka, les rythmes, et quelque chose de presque métaphysique s’est produit en moi. Je suis tombée amoureuse de cette musique. Par la suite, on m’a acheté un guembri et j’ai appris de manière très traditionnelle, d’une personne à l’autre. Au final, je dirais que ce n’est pas moi qui ai adopté la gnawa, mais la gnawa qui m’a adoptée.
Votre musique est souvent décrite comme une gnawa alternative. Comment équilibrez-vous tradition et modernité ?
Je vis en Europe depuis l’âge de treize ans, donc j’ai grandi avec une forte influence de la musique européenne. Cette segmentation était nécessaire pour moi. Je ne pouvais pas rester enfermée dans un seul univers sonore. La tradition gnawa est très puissante, mais elle peut dialoguer avec d’autres rythmes, d’autres instruments.
Ce mélange se fait naturellement, sans forcer. Le respect de l’esprit gnawa reste central, même quand j’intègre des éléments plus modernes.
Vous parlez souvent de libérer l’esprit de la femme à travers la musique. Comment cela se traduit-il concrètement ?
Avec le travail. Il n’y a pas de raccourci. Être une femme dans ce domaine, qui reste majoritairement masculin, demande beaucoup plus d’efforts. Mais la présence sur scène, la maîtrise du guembri, l’endurance de la transe, tout cela parle de soi. La musique gnawa apprend l’écoute, l’humilité, le respect du groupe. Il n’y a pas de solfège, tout passe par le ressenti et l’attention aux autres. C’est déjà une forme de libération.
Vous sentez-vous héritière d’artistes qui ont ouvert la voie avant vous ?
Oui, bien sûr. Je pense notamment à Hasna El Bacharia, qui a ouvert des portes importantes pour les femmes dans des univers musicaux très masculins. Elle a montré que c’était possible. Aujourd’hui, je ne suis pas la seule femme, mais chaque parcours compte et chaque pas est important.
Quels sont vos projets à venir ?
Un EP est prévu après le Ramadhan. J’ai la chance d’être entourée d’une très belle équipe, solide et engagée. Il y aura aussi des collaborations, notamment dans des projets de fusion. Je reste ouverte, tant que l’esprit gnawa est respecté.
Que recherchent le plus souvent les publics et les organisateurs dans vos prestations ?
Ce qu’on me dit souvent, c’est l’authenticité : le côté traditionnel mêlé à une énergie presque de fanfare, l’ambiance, la transe. Sur scène, on peut retrouver le guembri, les qraqeb, le cajón, parfois le saxophone. L’idée est de proposer une expérience sensorielle et spirituelle, pas seulement un concert.
Un dernier mot pour définir votre démarche artistique ?
Pour moi, la musique est un passage. Entre le passé et le présent, entre le corps et l’esprit. Si elle peut aider à libérer, à apaiser ou à réveiller quelque chose chez les gens, alors j’ai atteint mon objectif.
