Entre idéologie et clinique : L’avenir des débats
La conférence que j’ai présentée au diocèse avec l’architecte Habib Benkoula, intitulée «L’architecture à l’épreuve de l’espace mental», a ouvert un échange riche et stimulant. Rapidement, certaines positions se sont cristallisées autour d’évidences idéologiques, qu’elles soient progressistes ou conservatrices. Or l’idéologie a ceci de particulier qu’elle masque « la division subjective » derrière une apparente cohérence et la promesse de maîtriser « le réel » ce qui est insaisissable.
Dans ce contexte, il est essentiel de rappeler les observations de l’anthropologue Moussaoui sur la psychanalyse et l’Œdipe. Trop souvent, celui-ci est psychologisé ou réduit à un simple modèle familial. Maurice Godelier a pourtant montré que l’Œdipe n’est pas un objet social, mais un » effet de structure. » Freud l’avait pressenti, et Lacan l’a approfondi : l’Œdipe traduit la relation du sujet au signifiant, son inscription dans le symbolique et l’expérience « du manque irréductible « qui fonde le désir.
Les formes sociales et familiales varient selon les cultures : certaines privilégient la famille élargie, d’autres la cellule nucléaire. Mais ces différences ne touchent pas la structure de l’Œdipe. Ce qui est universel, ce n’est pas le modèle familial, mais la division du sujet introduite par le langage et « la fonction symbolique du Nom-du-Père ». L’enfant, partout dans le monde, ressent désir et rivalité envers ses parents, mais ce désir n’est pas instinctif: il est médiatisé par le signifiant et structuré par la loi symbolique.
Cette distinction entre ordre social et ordre symbolique est cruciale. L’ordre social varie selon les cultures et les époques : lois, institutions, normes. L’ordre symbolique, lui, relève du langage et de l’inscription dans le réseau des signifiants. Modifier les lois ou l’organisation familiale n’efface pas le conflit intérieur lié au désir et à la rivalité. Le sujet reste traversé par la castration symbolique impossibilité » de jouissance totale « »et par l’existence « d’un Grand Autre « qui structure son rapport à la parole et au monde.
Réduire l’Œdipe à «papa et maman » revient à confondre l’illustration et le concept: la scène familiale n’est qu’un support pour penser la division du sujet.
Dans ce cas de figure, Le mythe, chez Freud et dans la clinique lacanienne ne raconte pas une histoire; il rend « dicible » ce qui échappe au sens immédiat : « le réel du désir, » irréductible aux normes sociales ou aux discours idéologiques.
L’idéologie, qu’elle soit conservatrice ou progressiste, fonctionne comme un écran. Elle promet unité et cohérence, mais masque la fissure intérieure, la division du sujet et le rôle de l’inconscient.
Lors de notre échange avec Habib Benkoula, il était clair que ces évidences idéologiques créent un espace « lisse du réel » empêchant le sujet de reconnaître sa propre limite et son conflit intérieur.
Pour que les débats futurs soient féconds et réellement critiques, ils doivent s’appuyer sur la clinique. Cela signifie se libérer du « narcissisme secondaire » fixation sur l’image de soi ou de ses théories et confronter la certitude à la division du sujet. Seule cette approche ouvre à l’altérité, à la contradiction et à la complexité.
Concrètement: imaginez une classe où l’on impose des modèles éducatifs universels. L’enseignant qui réduit le désir de savoir à une performance normative ignore que chaque élève « est traversé par un manque, un désir propre, structuré par le symbolique ». Ce manque est fertile: il est le moteur de la créativité, de la recherche, de la sublimation, permettant de transformer la pulsion en langage, en art ou en invention.
La référence à Norbert Elias et la remarque du poète Houari Mammar prennent ici tout leur sens. Dire que la culture est «contre» la civilisation signifie qu’elle résiste à la « normalisation et à l’instrumentalisation des comportements ». Là où la civilisation impose règles et interdits, la culture introduit style, singularité et surgissement du désir. C’est là que la sublimation trouve sa place: « détourner la pulsion » de sa satisfaction immédiate pour produire du sens, des œuvres et de l’innovation.
Ainsi, l’avenir des débats ne réside ni dans la victoire d’une idéologie sur une autre, ni dans l’accumulation de données sociologiques, mais dans la reconnaissance de la structure du sujet. Enfin, Reconnaître la division, le manque et le rôle du symbolique est la condition pour que la discussion soit réellement critique, inventive et humaine.
Adnan Hadj Mouri
