Laps de temps : Le récit du surgissement de soi

À la Maison Poétique, mardi dernier, les échanges ont gagné en densité et en intensité autour d’un moment rare et chaleureux : une rencontre avec l’écrivain Khaled Boudaoui, venu présenter son dernier récit, Laps de temps.

Un texte qui, au-delà du simple témoignage de la maladie, explore en profondeur ce que signifie écrire depuis un corps traversé par « l’épreuve », revenir à soi dans un moment suspendu, faire du langage un « abri contre le chaos ». Dans cette perspective, on pourrait dire que l’écriture, depuis toujours, affronte l’énigme humaine en révélant le symptôme du sujet.
Cette phrase pourrait ouvrir Laps de temps, tant ce récit semble faire de l’écriture non une catharsis, mais un » travail subjectif de narration ». Le symptôme, ici agit comme une encre manquante, ce qui fait défaut dans le corps se reforme « dans la langue. » C’est cette part absente, cette lacune qui ouvre un espace pour dire autrement, pour métamorphoser le vécu, pour transformer la blessure en rythme, en forme.
Cette densité ne fait pas disparaître la plaie de la maladie. Elle ne soigne pas au sens médical, mais donne forme au « chaos intérieur ». En faisant de la maladie un lien de parole, l’écriture permet de « déjouer l’affection dans son être-au-monde ». Elle réinscrit le sujet dans un récit, en recousant le « fil fragile du sens »par un travail symbolique, vital autant qu’intime.
Dans cette optique, le champ de la résilience se concentre sur le « je » logé dans une « chair vacillante ». C’est dans cette configuration que l’écrivain a partagé, avec pudeur et lucidité, ses réponses aux questions d’un public attentif. Chacun ressentait que ce récit n’était pas une réponse à la maladie, mais un chemin de résistance, où gymnastique mentale et exercice physique se sont accordés au travail d’écriture.
À la lumière de Georges Canguilhem, on comprend que le symptôme ne se réduit pas à « un signal objectif », comme le suppose trop souvent la médecine. Il tisse un lien avec une expérience vécue du dérèglement, il fait sens pour le sujet, et c’est en cela qu’il doit être écouté comme une parole, et non comme un simple dysfonctionnement.
Ainsi, l’écriture devient « un organe de survie ». Elle réorganise ce que la maladie a désorganisé. Comme l’écrivait Canguilhem : « Être malade, ce n’est pas être privé de normes, mais vivre sous une autre norme ». Et c’est précisément ce que Laps de temps met en scène : « la fabrique d’une normativité » nouvelle, où le sujet, traversé par la maladie, ne s’efface pas, mais s’invente à nouveau dans l’élaboration d’un dire.
Car la déréliction liée au cancer n’a pas résisté à l’écriture. Elle a trouvé en elle « un soin éthique », un espace d’invention où « le langage fait corps avec le trouble », non pour le nier, mais pour le transformer en forme vivable. Ce soin n’est pas médical, mais existentiel : un geste de résistance poétique, un acte fragile, mais tenace, de vie.
À l’image du champ poétique de Brel, l’écriture de Khaled Boudaoui s’est « créolisée » mêlée, brassée, traversée par le chemin de lutte. Elle déjoue la flèche du fatalisme, non en l’annulant, mais en la détournant.
Et l’on pourrait dire, en fin de compte, que ce laps de temps suspendu au seuil de sa vie est ce que la maladie a fait advenir : par le un surgissement de soi, dans et par langage.
Adnan Hadj Mouri

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