Adnan Hadj Mouri, écrivain, chercheur, à Algérie Presse : «Écrire, c’est bien dire ce qui nous échappe»
Entretien réalisé par Khaled Boudaoui

À travers ses chroniques publiées dans Algérie Presse, Adnan Hadj Mouri propose une lecture introductive à la clinique psychanalytique des questions liées à l’écriture, à la langue et à la culture, en s’appuyant sur des référents philosophiques et psychanalytiques. Son approche se distingue par une prise de distance assumée à l’égard de tout cadre idéologique, au profit d’une analyse rigoureuse et nuancée des mutations de la société algérienne et des tensions qui traversent ses rapports humains.
L’auteur revient dans cet entretien sur sa conception de l’écriture et de la littérature, interroge la place de la langue maternelle dans la construction culturelle, aborde les rapports humains à travers le couple, l’amour et développe son positionnement critique face au charlatanisme thérapeutique et aux illusions du progrès culturel.
Algérie presse : Votre définition de l’écriture se distingue des approches dominantes. Comment la formuleriez-vous en quelques lignes ?
Adnan Hadj Mouri : De nos jours, l’écriture tend à se gadgétiser, à se peopoliser, à s’infantiliser sous couvert d’une débauche cathartique. Or, si l’on prend la question au sérieux, il faut reconnaître que l’écriture relève d’un acte psychique indissociable de la subjectivation. Écrire, c’est parfois parvenir à bien dire ce qui nous échappe, à condition d’opérer un véritable décentrement idéologique.
L’écriture suppose une dynamique conflictuelle et un lien avec l’inconscient, entendu comme un vide partagé par tous. Elle exige un travail de désapprentissage : non pas renoncer au savoir, mais se détacher de certains automatismes de pensée. En ce sens, la psychanalyse permet de remettre en question le discours universitaire, démarche encore largement inaudible aujourd’hui. Revenir à l’acte d’écrire implique de rouvrir ce conflit.
Cette dynamique de l’écriture est-elle aujourd’hui mise à mal ?
À mon sens, l’écriture notamment romanesque demeure, malgré sa profusion, assiégée par un militantisme mutilant. Celui-ci repose souvent sur des identifications groupales censées produire de l’émancipation, alors même qu’elles en entravent les conditions subjectives.
Ce n’est jamais un manque d’intelligence qui empêche la compréhension d’un discours complexe. C’est l’enfermement dans un cadre idéologique investi pour son confort narcissique. Comme le soulignait Freud, on aime sa théorie comme on s’aime soi-même : effet du narcissisme secondaire. La cure analytique permet précisément de ne plus s’aimer comme avant, afin de se libérer de ces attaches théoriques.
La langue algérienne est aujourd’hui valorisée dans l’espace public. Quel lien établissez-vous entre langue et littérature ?
La langue algérienne trouve son éclosion dans le chuchotement maternel, là où se féconde sa causalité psychique. Loin de tout déterminisme biologique — qui peut lui-même prendre une forme totalitaire, parler est déjà une négation de l’être. Cette négation met en mouvement un processus par lequel le langage, incarné par le maternel, subvertit le biologique.
Je reviendrai prochainement sur un essai de linguistique pour montrer que, malgré un étayage historique solide, on se heurte à ce que Lacan appelait la linguisterie : une approche qui privilégie le langage comme objet technique ou scientifique, au détriment de sa dimension subjective.
Comment analysez-vous aujourd’hui les rapports hommes-femmes ?
Le féminin ne se confond ni avec une identité ni avec le fait d’« être femme ». Il désigne une posture subjective, indépendamment du sexe anatomique. La psychanalyse parle ici de genre psychique.
Cela n’abolit pas la question patriarcale, bien au contraire. Le féminicide, par exemple, doit être lu comme un symptôme social, et non comme un simple fait divers. Comme le rappelait Marx, c’est dans le rapport entre l’homme et la femme que se donne à lire l’état réel d’une société. Toute transformation suppose donc des lectures cliniques sérieuses, capables de dépasser le cadre idéologique.
Le couple en Algérie évolue-t-il avec l’histoire contemporaine ou se rigidifie-t-il ?
En Algérie, la question du couple s’ankylose souvent dans une conception stérile : soit sous un vernis moderniste, soit dans un retour à des schémas ataviques aggravés par la crise. Dans les deux cas, l’élan vital se trouve étouffé.Le couple ne se définit ni par la cohabitation ni par des rôles sociaux, mais par une rencontre subjective. Il y a de l’amour parce qu’il y a subjectivité.
L’amour est-il donc fondamentalement subjectif ?
Oui, dans la mesure où il échappe à toute maîtrise. L’usage de termes neuroscientifiques ne suffit pas à faire science. La subjectivité se fonde sur une division interne, sans suture ni religieuse, ni idéologique, ni scientifique qui se renouvelle sans cesse et anime l’existence jusqu’à la mort.
On observe pourtant une forte médiatisation de la prise en charge thérapeutique…
La thérapeutique de la subjectivité demeure encore dans les langes. La causalité psychique est constamment mise à mal par deux forces prétendument antagonistes mais en réalité complémentaires : le fanatisme du marché et le dogmatisme religieux. La quincaillerie thérapeutique du développement personnel aux formes standardisées de digitale thérapie illustre l’ampleur des dégâts.
Comme le rappelle Roland Gori, la psychologie contemporaine tend à réduire le sujet à un ensemble de performances adaptatives, oubliant que la subjectivité implique conflit, désir et inconscient.
Quel regard portez-vous sur votre engagement associatif ?
Je parlerais d’un agir théorico-pratique. En reprenant Spinoza, le conatus désigne la puissance de persévérer dans son être. L’associatif peut renforcer cette puissance, tout comme l’écriture constitue un « associatif intérieur » entre le sujet et son inconscient.
En Algérie, même dans ses formes progressistes, l’associatif a souvent ignoré la conflictualité, favorisant une grégarité qui croyait à une essence émancipatrice de la culture. Ce refus de dialectisation explique en partie les échecs de l’associatif.
Enfin, si vous pouviez impulser un changement profond dans le paysage culturel algérien, par où commenceriez-vous ?
Je commencerais par sortir d’un militantisme à bout de souffle, nourri de surcompensation narcissique. L’altérité n’est pas un humanisme béat : elle est le lieu du conflit, de la tension et du désaccord. Comme le souligne Canguilhem, la norme n’existe qu’en rapport avec la vie et ses singularités. Préserver l’acte d’écrire comme espace de subjectivation, c’est préserver la possibilité même d’un avenir culturel vivant. Merci pour cet échange .
