Algérie-Mali : Le dégel diplomatique

Quinze mois. C’est la durée exacte de la rupture diplomatique entre Alger et Bamako que les deux capitales viennent d’effacer, vendredi 10 juillet, en rouvrant simultanément leurs espaces aériens et en annonçant le retour de leurs ambassadeurs respectifs à leurs postes.
Un geste réciproque qui met fin à l’une des crises les plus tendues qu’ait connues l’Algérie avec un pays voisin depuis des années — et qui, loin d’être un simple ajustement protocolaire, redessine les équilibres de pouvoir dans tout le Sahel.
Tout était parti d’un incident survenu dans la nuit du 31 mars au 1er avril 2025 près de Tinzaouatène, zone frontalière sensible entre les deux pays. Un drone militaire malien avait été abattu par l’armée algérienne après que l’appareil de reconnaissance, armé et de fabrication turque, avait pénétré son espace aérien sur une distance de 1,6 à 2 kilomètres, une manœuvre qualifiée par le ministère algérien de la Défense de « manœuvre d’hostilité caractérisée ».
La réplique malienne avait été immédiate et régionale : rappel de l’ambassadeur algérien, convocation, retrait du Comité d’état-major conjoint (Cémoc) basé à Tamanrasset, puis rappel par solidarité des ambassadeurs du Burkina Faso et du Niger, les deux autres membres de l’Alliance des États du Sahel (AES). Alger avait répondu selon le principe de réciprocité, rappelant ses propres ambassadeurs au Mali et au Niger et fermant son ciel aux appareils maliens.
Mais l’épisode du drone n’était que la partie visible d’une dégradation bien plus ancienne. Dès janvier 2024, le Mali avait mis fin à l’accord de paix d’Alger de 2015, tandis qu’en septembre 2024, le Premier ministre malien Abdoulaye Maïga avait publiquement accusé, devant l’ONU, l’Algérie. Des accusations qu’Alger a toujours qualifiées de « campagne de désinformation ».
Le rapprochement actuel s’explique difficilement sans revenir sur les événements du printemps 2026, qui ont fragilisé en profondeur la position de la junte malienne. Quinze jours avant une offensive jihadiste d’ampleur inédite, Bamako avait annoncé le 10 avril son retrait de la reconnaissance de la RASD et son alignement sur le plan d’autonomie marocain pour le Sahara occidental, un choix perçu comme un gain diplomatique pour Rabat et une manière, pour la junte, de diversifier ses alliances au détriment d’Alger.
Le pari s’est révélé périlleux. Le 25 avril 2026, des combattants du JNIM et des groupes touareg du Front de libération de l’Azawad ont lancé des attaques coordonnées d’une ampleur inédite contre plusieurs villes maliennes, menaçant directement Bamako. Le ministre de la Défense Sadio Camara a été tué dans ces attaques, tandis que le général Assimi Goïta a disparu pendant trois jours avant de réapparaître masqué et peu reconnaissable.
Le pari perdu de Bamako
Une nouvelle offensive terroriste a d’ailleurs frappé la région d’Anefis début juillet, où les Forces armées maliennes, en coordination avec l’Africa Corps, ont annoncé avoir neutralisé une centaine de terroristes à Anefis, Gao et Sévaré, illustrant la fragilité persistante du dispositif sécuritaire malien malgré l’appui militaire russe.
Face à cette impasse, Alger n’a jamais dévié de sa ligne. Le ministre des Affaires étrangères Ahmed Attaf avait réaffirmé, dès les attaques d’avril, « la position claire et constante de l’Algérie, qui soutient avant tout l’unité du Mali, tant sur le plan territorial que sur celui de son peuple et de ses institutions », ajoutant que « la cohésion nationale constitue un rempart essentiel contre le terrorisme ».
Le communiqué malien, signé par le porte-parole du gouvernement, le général de brigade Issa Ousmane Coulibaly, évoque une volonté de « redynamisation des relations de coopération et d’amitié » entre les deux pays.
Concrètement, l’Algérie a rouvert dès vendredi son espace aérien à l’ensemble du trafic malien, une mesure incluant, selon le ministère algérien de la Défense, « tous les vols aériens à destination et en provenance du Mali à travers les différentes destinations internationales ». Bamako a fait de même de son côté. Sur le plan diplomatique, Kamel Retieb, ambassadeur algérien en poste à Bamako avant son rappel en avril 2025, va reprendre ses fonctions, sans qu’un calendrier précis n’ait toutefois été communiqué pour l’échange effectif des deux diplomates.
Fait notable : la même journée, l’Algérie et le Niger ont également acté la reprise complète de leurs relations diplomatiques, avec le retour des ambassadeurs dans les deux capitales — signe que le dégel dépasse le seul cadre malien et s’inscrit dans une recomposition plus large des relations entre Alger et l’ensemble de l’Alliance des États du Sahel.
Par ailleurs, plusieurs lectures géopolitiques se dégagent de cet épisode. D’abord, il illustre les limites de la stratégie de diversification tous azimuts poursuivie par la junte malienne depuis 2021 : le pari sécuritaire fondé sur l’appui russe et le rapprochement avec Rabat sur le dossier du Sahara occidental n’a ni stabilisé le nord du pays ni permis à Bamako de se passer durablement de son voisin du nord, dont plus de 1 300 kilomètres de frontière commune imposent une interdépendance sécuritaire de fait.
Ensuite, ce dégel confirme la centralité historique de l’Algérie dans la gestion de la crise malienne, un rôle documenté depuis les accords de Tamanrasset de 1991 jusqu’à l’accord de paix de 2015, dont Alger assurait la médiation. Le fait que Bamako revienne vers Alger après avoir tenté de la marginaliser au profit de l’AES et de partenariats alternatifs constitue, pour les observateurs algériens, la démonstration que la stabilité du Sahel ne peut durablement se construire sans un dialogue direct avec Alger.
G. Salima
