Ce que j’en pense: La Bastille

Par O.A Nadir

À La Bastille, à Oran, on ne vient pas seulement faire ses courses. On vient négocier. C’est une discipline locale, une pratique presque sportive. Ici, avant même de choisir les tomates, il faut choisir son argument.
Le client regarde l’étal. Le vendeur regarde le client. Entre les deux, quelques secondes de silence valent déjà une négociation.
— Combien ?
Le vendeur annonce son prix.
Le client ne répond pas tout de suite. Il regarde les tomates avec attention, comme s’il venait de découvrir quelque chose de suspect.
— Et si je prends deux kilos ?
L’ancien marché de la rue des Aurès a cette particularité des endroits qui ont beaucoup vécu : on n’y vient jamais tout à fait par hasard. On connaît une entrée, un vendeur, une habitude, un coin où l’on trouve ce qu’on cherche. Et si l’on ne trouve rien, on connaît quelqu’un qui connaît quelqu’un qui sait où chercher.
À La Bastille, le panier de courses n’est jamais simplement un panier. C’est un projet. On entre pour acheter deux ou trois choses. On ressort avec un sac qui semble avoir développé une vie autonome.
On avait prévu des légumes. On revient avec des fruits. On avait prévu des fruits. On revient avec du poisson. Et, quelque part entre les deux, on a acheté quelque chose dont on n’avait absolument pas besoin.
C’est le marché. Le vrai. Celui où les voix se mélangent, où les salutations traversent les étals, où le vendeur reconnaît le client avant même que celui-ci ait ouvert la bouche.
Il y a le client fidèle. Celui qui veut toujours le meilleur produit. Celui qui touche tout. Celui qui demande le prix de chaque chose et finit par acheter la première. Celui qui dit qu’il n’achètera pas, puis revient cinq minutes plus tard.
Et surtout, il y a celui qui connaît toujours un vendeur moins cher. Celui-là est une institution. Il connaît un monsieur. Ce monsieur vend moins cher. Toujours. Partout. Il vend les tomates moins cher, les pommes de terre aussi ainsi que les fruits. On soupçonne même qu’il pourrait vendre un appartement à Maraval à moitié prix. Le problème, c’est que personne ne l’a jamais vu. Mais tout le monde connaît quelqu’un qui le connaît.
La négociation, elle, obéit à ses propres règles. Le client propose. Le vendeur refuse. Le client insiste. Le vendeur explique. Le client sourit. Le vendeur sourit moins. Puis les deux finissent par trouver un accord.
À Oran, perdre quelques dinars sans discuter, c’est parfois perdre davantage que quelques dinars. C’est perdre le plaisir d’avoir négocié. Car le marché n’est pas seulement un endroit où l’on achète. C’est un endroit où l’on parle. On parle avec le vendeur. Avec le voisin. Avec l’inconnu qui attend derrière. Avec celui qui donne son avis alors que personne ne lui a rien demandé.
À La Bastille, chacun possède son prix, son vendeur et sa vérité. Le commerçant a la sienne. Le client a la sienne. Le voisin en a une troisième. Et le cousin, lui, possède toujours la meilleure affaire. On pourrait presque croire qu’il fait ses courses dans un marché parallèle où tout coûte moitié prix.
Mais personne ne lui demande jamais l’adresse. Parce qu’au fond, on sait déjà qu’il ne la donnera pas. La Bastille, c’est aussi cela : une petite comédie quotidienne.
On sort enfin du marché. Le sac à la main. On croit que c’est terminé. Puis, à quelques mètres, on se demande : « Est-ce que j’ai bien négocié ? » Alors on se retourne. On regarde l’étal. Le vendeur est déjà occupé avec un autre client. La négociation continue. Sans nous.
Et c’est peut-être ça, finalement, La Bastille. Ici, les prix changent. Les marchandises changent. Les vendeurs changent parfois. Mais une chose reste fidèle au rendez-vous : « Avant, c’était moins cher.». À La Bastille, cette phrase-là n’a jamais connu l’inflation !!!

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