Drogues de synthèse au Maroc: Menaces sur la frontière algérienne

Plus de dix millions de capsules de Prégabaline et 33,4 kilogrammes de cocaïne saisis en une seule opération, un réseau piloté depuis le Maroc avec des ramifications à Dubaï et en France : la saisie historique opérée fin août par la police algérienne dans l’ouest du pays donne, à elle seule, la mesure du danger que fait courir à l’Algérie la mutation en cours de la criminalité organisée parrainée par le Makhzen.

À la production traditionnelle de cannabis s’ajoute désormais une industrie plus sophistiquée et plus destructrice, celle des laboratoires clandestins qui transforment des médicaments détournés en psychotropes de synthèse, avant de les acheminer massivement vers les pays voisins, au premier rang desquels l’Algérie.
Cette industrialisation du narcotrafic marocain repose sur des filières bien identifiées. Le réseau international de recherche Global Initiative Against Transnational Organized Crime a documenté, dès 2016, l’existence à Oujda d’un laboratoire de transformation de cocaïne animé par des chimistes, associé au traitement de 250 kilogrammes de cocaïne raffinée cette année-là. Parallèlement s’est développée, à partir de 2020, la « Boufa », surnommée « cocaïne des pauvres », fabriquée à base de résidus de cocaïne, de produits chimiques et de médicaments détournés. Les autorités marocaines elles-mêmes ont reconnu l’ampleur du phénomène : leurs données officielles font état, en janvier 2026, de la saisie de plus de quatre millions de comprimés psychotropes fabriqués localement sur les trois dernières années, dont 1,6 million pour la seule année 2025.
Le « Karkoubi », pilier de cette économie criminelle, illustre la dimension transnationale du phénomène. En janvier 2022, la police espagnole avait démantelé un réseau spécialisé dans le détournement de médicaments destinés à sa fabrication au Maroc, saisissant 200 000 comprimés en Espagne pour un total supérieur à 500 000 comprimés. La chaîne d’approvisionnement remonte jusqu’à l’industrie pharmaceutique européenne : la Radio-télévision espagnole a établi que ce trafic s’appuie notamment sur des médicaments antiépileptiques produits en Espagne, tandis qu’une enquête du quotidien El País, publiée en 2024, a révélé que sur les quelque quatre millions de boîtes de Rivotril commercialisées chaque année dans ce pays, une partie alimente des circuits illégaux avant transformation au Maroc.
Les profits générés par cette activité dépasseraient 100 millions d’euros par an, selon des estimations de la police espagnole citées par El País — un niveau de rentabilité qui explique la diversification rapide des groupes criminels marocains, comme l’a confirmé une nouvelle opération espagnole menée en juin 2025, soldée par la saisie de 10 800 comprimés de clonazépam et de 22 kilogrammes de cannabis. Les activités de fabrication et de stockage se sont désormais étendues à Casablanca, Rabat, Fès, Tanger, Settat, El Jadida, Khouribga, ainsi qu’aux localités de Daroua, Lahraouiyine, Mediouna, Errahma et Bouskoura, signe du passage d’un simple trafic de stupéfiants à une organisation transfrontalière intégrée, de la transformation de la cocaïne à la fabrication de psychotropes de synthèse.

Arsenal répressif durci

C’est sur l’Algérie que retombent directement les conséquences de cette montée en puissance. La frontière ouest du pays est devenue le point de passage privilégié de ces substances, et les statistiques des services de sécurité algériens en 2026 en portent la trace de façon spectaculaire. Outre la saisie record du 21 août à l’ouest du pays, 25 personnes ont été placées en détention provisoire — parmi lesquelles des ressortissants algériens, marocains et néerlandais —, tandis que 25 autres suspects, dont plusieurs figures dirigeant le réseau depuis le Maroc en s’appuyant sur des complices à Dubaï pour la gestion des fonds et en France pour la logistique, restaient recherchés.
Cette opération n’est pas isolée : dès le 26 juillet, l’armée algérienne avait saisi 133 kilogrammes de cocaïne dans le cadre du démantèlement d’un groupe criminel transnational de neuf personnes ; en mai, des détachements militaires avaient intercepté plus de 500 kilogrammes de cannabis en provenance de la frontière marocaine, ainsi que 3,2 kilogrammes de cocaïne et près de 1,5 million de comprimés psychotropes ; et dès mars, une autre saisie de 111,3 kilogrammes de cocaïne avait été opérée entre Tizi Ouzou et Bordj Bou Arréridj.
Additionnées, ces seules opérations de l’année 2026 représentent plusieurs centaines de kilogrammes de drogues dures et plus de dix millions de comprimés psychotropes soustraits à la consommation, révélant l’ampleur du flux qui traverse le territoire national.
Face à cette pression, l’Algérie a déjà entrepris de durcir son arsenal répressif avant même la réforme actuellement engagée sur les incendies volontaires et les crimes contre les mineurs. La loi n° 25-03, entrée en vigueur en juillet 2025 et modifiant la loi de 2004 relative à la prévention et à la répression du trafic de stupéfiants, a introduit la peine de mort pour les infractions commises aux abords des établissements scolaires et, plus significatif encore au regard de la menace marocaine, pour le trafic de stupéfiants synthétiques et des substances entrant dans leur composition — visant précisément les psychotropes de type Karkoubi et Prégabaline au cœur des réseaux démantelés cet été. Les suspects interpellés lors de la saisie du 21 août ont ainsi été poursuivis pour importation, transport, stockage et détention illicites de drogues de synthèse en bande organisée, contrebande aggravée portant atteinte à la sécurité et à la santé publiques, et blanchiment d’argent, des chefs d’accusation qui exposent désormais leurs auteurs aux peines les plus lourdes du code pénal algérien.
L’accumulation de ces saisies, la sophistication croissante des filières marocaines et le tour de vis législatif engagé à Alger dessinent une même réalité : ce que le rapport du Global Initiative qualifie de dérive d’un simple trafic vers une véritable industrie transfrontalière du poison constitue, pour l’Algérie, un front sécuritaire et sanitaire à part entière, dont le coût se mesure déjà en centaines de kilogrammes de drogues dures et en millions de comprimés interceptés aux frontières du pays.
G. Salima

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