Evocation : Sartre philosophe de l’émancipation
Par Adnan Hadj Mouri

Rendre hommage à Jean-Paul Sartre, le 15 avril date significative de sa disparition 46 ans après, montre que sa pensée continue de nourrir les esprits, notamment à travers son engagement contre la colonisation française. Cela dit, travailler cette pensée ne doit pas la réduire à un objet fétiche ou à une ressource instrumentalisée.
Car Sartre, comme Simone de Beauvoir, tout en ayant soutenu les luttes d’indépendance, a maintenu une posture critique constante, y compris après celles-ci, notamment à l’égard des formes de conformisme et de « neutralisation de la subjectivité ».
Dans un monde traversé par les conflits et les recompositions de puissance, et face à des formes contemporaines de dégradation du politique où la démocratie tend parfois à se réduire à une « simple gestion procédurale », la pensée sartrienne conserve une force essentielle : rappeler que la liberté n’est jamais acquise, mais toujours à reconquérir.
Penser la liberté comme émancipation suppose de la soustraire à ses évidences trompeuses. lle n’est ni un état naturel ni un acquis définitif : elle est une tension, un travail, « une épreuve ». Chez Jean-Paul Sartre, la liberté ne se donne jamais comme une possession stable, mais comme une tâche toujours exposée à sa propre dégradation. Dès lors, une question centrale se pose : comment la liberté, en tant que puissance d’émancipation, peut-elle se transformer en inertie ou en illusion collective ?
Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est une tendance à la simplification du concept de liberté, parfois réduit à des usages médiatiques ou idéologiques, au détriment de sa dimension conflictuelle et exigeante.
L’une des thèses majeures de Jean-Paul Sartre s’énonce ainsi : « L’existence précède l’essence ».
L’homme n’est pas défini à l’avance ; il se constitue par ses actes. La liberté n’est donc pas un « attribut secondaire » : elle structure la conscience elle-même.Sartre distingue l’en-soi, être des choses, et le pour-soi, structure de la conscience. Là où l’en-soi coïncide avec lui-même, le pour-soi se définit par la distance, le manque et le dépassement. Mais cette liberté n’a rien de confortable. Elle est une condamnation : « L’homme est condamné à être libre ».Cela signifie que nul ne peut se soustraire au choix. Même ne pas choisir est encore un choix. La liberté engage ainsi le sujet dans une responsabilité radicale : il est auteur de ce qu’il devient. Dès lors, une difficulté apparaît : si la liberté est création, elle porte en elle le risque de sa propre fixation. En effet,
Dans la Critique de la raison dialectique, Jean-Paul Sartre nomme pratico-inerte le processus par lequel l’action humaine, initialement libre et créatrice, se transforme en structure figée. Ce que l’homme produit finit ainsi par lui échapper.
Toute institution, toute organisation, toute œuvre naît d’un acte libre, mais tend à se solidifier en système contraignant. La praxis vivante devient inertie. La liberté, en « s’objectivant », risque de se trahir.
Une illusion majeure consiste alors à confondre la stabilisation d’une forme avec l’accomplissement de la liberté. Ainsi, la liberté ne disparaît pas nécessairement sous la contrainte : elle peut se dégrader en répétition, en automatisme ou en adhésion passive. Elle cesse d’être création pour devenir reproduction.
C’est à ce point que la réflexion peut être prolongée par Jacques Rancière, pour qui la « politique ne vit que du dissensus », c’est-à-dire de la rupture avec les évidences établies. Là où règne le consensus, la liberté « se neutralise ».
La démocratie ne peut être réduite à un ensemble de procédures institutionnelles. Elle désigne aussi une expérience historique de la liberté. Mais comme toute forme sociale, elle est exposée au risque de sa propre fixation. Lorsqu’elle cesse de produire des subjectivités critiques, elle tend à se transformer en « dispositif administratif de gestion du réel ». Elle peut alors se transformer en une forme de « féodalité technocratique ». C’est le cas actuellement.
Dans cette perspective, le danger principal n’est pas seulement l’absence de démocratie, mais sa « neutralisation interne » : une démocratie « fonctionnelle mais dévitalisée ». C’est pourquoi la pensée du dissensus chez Jacques Rancière demeure essentielle : elle rappelle que la politique ne consiste pas à stabiliser un ordre, mais à en « rouvrir les conflits constitutifs ».
C’est dans cette logique que peuvent être pensés certains mouvements d’émancipation contemporains, tels que le Hirak, compris non comme un événement clos, mais comme une irruption de subjectivité politique. Comme mouvement de transformation, le Hirak doit être pensé dans une logique de travail critique et de dépassement, et non dans une idéalisation infantile, comme c’est parfois le cas. Pour conclure, penser la liberté avec Jean-Paul Sartre, c’est refuser de la réduire à un idéal abstrait ou à un acquis historique.
La liberté n’est jamais donnée : elle est toujours à reprendre. Elle ne disparaît pas dans l’oppression ; elle se déforme dans l’inertie.
Toute émancipation véritable suppose un travail continu de désillusion et de dépassement, une capacité à rompre avec ses propres formes figées. En ce sens, la liberté n’est pas ce que l’on obtient, mais ce que l’on recommence contre soi-même, contre les évidences, contre l’inertie du monde social.
