Edgar Morin : L’architectonique de l’altérité

Adnan Hadj Mouri

Le philosophe qui mondialise le principe d’altérité et de justice sociale contre les inégalités et les vies oppressives a tiré sa révérence à l’âge de 104 ans.Edgar Morin, par l’exigence de sa pensée et le chemin de résistance qui lui est propre, montre que le concept ne doit jamais devenir un objet de “gadgetisation”, c’est-à-dire un simple outil de consommation intellectuelle détaché de sa « complexité vivante. »

Penser, chez lui, ce n’est pas manipuler des idées toutes faites, mais résister à la simplification, à la fermeture et à la logique de l’évidence immédiate. Comme il le dit lui-même : “La pensée complexe est une pensée qui relie.” Ainsi, le concept n’est jamais un objet figé, mais un ensemble de relations en mouvement, lié au réel qu’il cherche à comprendre sans le réduire.
La formation de l’esprit critique passe alors par là : elle consiste à faire vivre la réflexion, non comme une idée fermée, mais comme un mouvement vivant qui enrichit l’humain sans l’appauvrir dans des visions figées. Ces visions tendent à transformer les relations humaines en choses et à bloquer ce qui est par nature mouvement, relation et transformation.
On retrouve ici une proximité avec la pensée grecque d’Héraclite, pour qui “tout s’écoule”. L’être n’est jamais fixe, il existe dans le » changement et la tension des contraires. »
Dans cette optique Morin prolonge cette idée contre les « pensées de la stabilité » : le « réel » insaisissable est toujours mouvement, par le conflit et la transformation.Cette idée rejoint aussi la psychanalyse. Chez Freud et Lacan, le sujet n’est pas stable : il est divisé, traversé par l’inconscient, le manque et le désir.
Penser, dans cette logique, c’est accepter que le savoir ne soit jamais complet, qu’il reste toujours quelque chose qui échappe. Le concept n’est donc pas un objet clair et fermé, mais une forme instable traversée par des conflits internes.

Lecteur de Marx

De son côté, Marx permet de comprendre un autre phénomène : la réification. Dans le capitalisme, les relations humaines deviennent des choses, des objets mesurables et échangeables. La pensée de Morin s’oppose à cela en rappelant que les relations sont vivantes et complexes. On peut ainsi voir une convergence entre Héraclite, Freud/Lacan et Marx : tous refusent l’idée d’un monde fixe, transparent et « totalement maîtrisable. »
Edgar Morin s’inscrit donc à l’opposé des pensées fermées et des mythes. Même âgé, il a continué à défendre une pensée en mouvement, ouverte et traversée de contradictions. Il invite surtout les jeunes générations à penser le conflit, le mouvement et la complexité, plutôt que les idées réactionnaires.
Au fond, la question n’est pas seulement d’accéder à une œuvre, mais de savoir ce que signifie penser. Avec Morin, on comprend que penser n’est ni un confort intellectuel ni une accumulation d’idées, mais un travail qui transforme notre « regard et nos évidences. »
C’est pourquoi citer un auteur ne suffit pas. Une pensée n’a de valeur que si elle nous déplace et nous oblige à penser autrement. Sinon, elle devient une simple répétition de mots.
La psychanalyse rappelle que le sujet est toujours divisé. Marx montre que la société peut transformer le vivant en chose. Morin, lui, remet du mouvement là où tout se fige.
Il ne s’agit donc pas d’avoir des maîtres, mais de se laisser transformer par eux. Penser, c’est changer. Et l’esprit critique commence là : non dans la citation, mais dans « l’expérience de la pensée. »
Dans un climat d’inhibition confortable, dans le contexte algérien, on se berce parfois d’illusions en répétant des idées qui finissent par devenir des discours idéologiques.
Répéter des mots ou des références ne suffit pas à produire du savoir : cela peut masquer un vide de pensée. On croit parfois “marteler le maître” pour se l’approprier, mais cela montre surtout une incompréhension du fonctionnement réel de la pensée et du discours.
À titre d’exemple, l’associatif à l’état embryonnaire devient parfois un espace où ces mécanismes se répètent : agitation d’idées, circulation de slogans, mais sans véritable travail de réflexion.Dans le cas du Hirak, par exemple, au lieu de travailler les slogans et les figures dans une véritable analyse critique, on a parfois vu se développer un mimétisme démocratique assez vide. Des mots comme “peuple”, “liberté” ou “changement” deviennent des points fixes qui remplacent la réflexion.
Dans certaines lectures des mouvements de foule, des auteurs comme Gustave Le Bon, idéologues de l’extrême droite ont aussi été utilisés de manière simplifiée sans critique, parfois idéologique.
Dans ce contexte, la pensée de Morin reste exigeante : elle demande un effort de compréhension et de complexité. Mais elle peut aussi être détournée, soit comme objet fétiche, soit comme simple marqueur symbolique.
Dans les deux cas, on passe à côté de l’essentiel : transformer sa manière de penser, et non afficher une posture.
Chez Morin, l’indignation n’est pas seulement un sentiment. C’est une exigence de lucidité face aux simplifications du réel. Elle pousse à penser plus lentement, plus profondément et plus justement.
C’est dans cette tension entre complexité et vigilance critique que se joue la véritable force de la pensée. Le défi à relever se pose ainsi.

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