Fadéla M’rabet est décédée à 90 ans: La force singulière du combat
Par Adnan Hadj Mouri

Je voulais relire un article de la psychanalyste Gisèle Chaboudez sur son essai initial Féminité singulière. En voulant y accéder sur le moteur de recherche Cairn, Google me redirige vers le bouquin de Fadéla M’rabet, ce qui me fait rappeler l’écrivaine qui faisait une lecture pour le moins sociologique, en confrontant la complexité du singulier à ce que peut nous imposer la langue maternelle.
Cette « allongue », qui ouvre la voie à l’inconscient, même si elle ne le disait pas clairement, faisait éclore une petite brèche sur la division du sujet, ce qui peut laisser entrevoir un champ réflexif qui se libère de l’enfumage de certains discours; de ce que j’appelle la féminité femmeuse, femmelique, qui pensait déboulonner l’ascétisme misogyne. Ce discours, qui se complaît dans la biologisation du social, se voit bricoler des rustines pour enfoncer le discours unique dans le symptôme de l’inhibition, qui à son tour, enferme l’auto-émancipation uniquement dans les réactions émotionnelles ce qui dégrade la vague aléatoire du féminisme en Algérie, tout en refusant de cultiver un agir dissensuel, qui, d’une part, permettrait de valoriser une liberté féminine insurgée, et, d’autre part, de poursuivre le combat contre cet imaginaire leurrant.
Faire une déambulation heureuse sur le parcours mouvementé de l’écrivaine Fadéla M’rabet, en lui rendant hommage, me permet, dans ce papier, de revenir sur quelques aspects qui m’intéressent. Son analyse critique de l’engorgement nous laisse sur une piste intéressante, qui fait appel, de façon implicite, à la division du sujet, au lieu de laisser les citoyens se complaire dans l’altérité béate, qui s’inféode au fonctionnement cérébral. Or, l’écrivaine, par sa définition de la langue maternelle, fait surgir cette condition du parle-être. De fait, l’implicite du discours sur la dynamique subjective ne s’enlise pas dans le raisonnement qui forclos le Je ; bien au contraire, il conditionne cette singularité en affrontant la conflictualité psychique du sujet.
Dans les diverses lectures ou interviews, je pouvais déceler le chuchotement de cette spoliation de la subjectivité qui anéantissait le pouvoir créateur de la singularité. Pour concrétiser cet aspect, elle cite la question du voile, en clarifiant son propos : comment peut-on faire abstraction de la décennie noire, où le fanatisme islamique a égorgé des femmes qui refusaient de porter le voile, et maintenant le tolérer, pour le dire : « je le porte pour ne pas être embêtée » ? La question soulevée par l’écrivaine demeure d’une actualité brûlante. En poursuivant son questionnement sur la contradiction entre le fait de mettre le voile et de mettre un maquillage apparent, elle laisse apparaître une confusion qui, selon l’écrivaine, peut renforcer les discriminations sans pour autant parler de liberté, qui devient le bouche-trou pour rationaliser l’islamisation de la modernité.
En écoutant et parcourant quelques interviews, je pense que, pour M’rabet, la féminité n’est pas une essence, mais une position subjective — même si elle ne définit pas ce qu’elle entend par cette dernière. Elle s’inscrit contre les conceptions essentialistes ou biologisantes du féminin. Le féminin, dans une optique de M’rabet, ne renvoie pas à un « être », mais à une modalité d’inscription du sujet dans le langage et le désir. Cette question mériterait un long développement, ce qui dépasse le cadre de ce propos. Une critique des assignations sociales du féminin.
De l’enfermement, l’autrice pense ainsi à une féminité affranchie du « deal » social : ce que l’on attend d’une femme pour qu’elle soit « désirable », « acceptable », « normale ». La féminité singulière, » c’est ce qui surgit dans une subjectivation. »
Il est intéressant de noter que, même si l’écrivaine était un peu rétive à l’idée de suivre un parcours littéraire qui, selon elle, ne lui apportait pas de réponses, elle s’est tournée vers la science. Un choix qui, au fil du temps, s’est révélé inconsistant, tant il semblait incapable d’éclairer les contradictions intimes. Mais cette trajectoire dissensuelle lui a permis, en contrepoint, de se devancer sur le décentrement du savoir.
Pour conclure, je dirais, avec la psychanalyste Gisèle Chaboudez, que l’écriture qui éprouve dans le langage ce qu’elle fait au sujet implique une causalité psychique qui se départit de la catharsis.
