Don d’organes post-mortem : Le grand bond de l’Algérie

Dans les couloirs des unités de réanimation algériennes, des patients en état de mort cérébrale sont maintenus sous assistance respiratoire pendant que leurs organes – rein, foie, cœur, cornée – pourraient techniquement sauver plusieurs vies.
Pourtant, ces prélèvements n’ont presque jamais lieu. Non par impossibilité médicale, mais par absence d’un cadre réglementaire opérationnel et par résistance culturelle profonde. C’est précisément ce verrou que le ministre de la Santé, Mohamed Seddik Aït Messaoudene, entend desserrer.
Présidant ce samedi à Alger une journée d’étude sur la coordination hospitalière dans le domaine de la transplantation d’organes, organisée par l’Agence nationale des greffes (ANG) avec la participation d’experts algériens et tunisiens, le ministre a annoncé la publication imminente des textes réglementaires et d’application relatifs aux transplantations à partir de donneurs en état de mort cérébrale. Un acte attendu de longue date, qui vient compléter un cadre législatif pourtant inscrit dans la loi sanitaire de 2018, mais resté lettre morte faute de décrets d’application.
Le bilan présenté par le directeur général de l’ANG, Ahmed Nakhla, témoigne d’une activité réelle mais concentrée sur le don entre personnes vivantes : 202 greffes rénales et 8 greffes hépatiques ont été réalisées en 2025, auxquelles s’ajoutent les greffes de moelle osseuse. Le ministre a salué ces résultats, qualifiant la journée d’étude d’« étape stratégique confirmant l’engagement collectif à développer le système de transplantation d’organes ».
Cette dynamique du donneur vivant a sa logique propre dans le contexte algérien : le lien familial constitue le principal moteur du don. Mais cette filière a une limite structurelle évidente puisqu’elle ne peut répondre qu’à une fraction des besoins.
En Algérie, si le consentement au don de son vivant est relativement accepté – notamment lorsque l’organe est destiné à un membre de la famille -, le refus est quasi catégorique dès lors qu’il s’agit d’autoriser le prélèvement sur un proche en état de mort cérébrale. Ce blocage culturel est au cœur du retard accumulé.
Pourtant, le cadre juridique existe depuis longtemps. Dès 1985, un symposium réunissant légistes, religieux et équipes médicales tenu à Alger avait autorisé le prélèvement d’organes à partir du coma dépassé, consacré par la loi 85-05 du 16 février 1985. Malgré cela, les activités de prélèvement sur cadavre sont restées difficiles à promouvoir.
L’annonce ministérielle de samedi vise à combler ce fossé entre le droit et la pratique. Le nouveau dispositif réglementaire ambitionne, selon les termes du ministre, de mettre en place « un cadre juridique et éthique complet garantissant la transparence totale et protégeant les droits des donneurs, de leurs familles, des patients et des équipes médicales ». Attendu depuis la refonte de la loi sanitaire de 2018, ce cadre doit sécuriser et fluidifier le travail des équipes médicales sur le terrain, en leur offrant une protection juridique jusqu’ici absente.
Devant le Maroc, derrière la Tunisie
À l’échelle du Maghreb, la situation est contrastée. La Tunisie et l’Algérie disposent chacune de leur propre agence nationale du don d’organes et de tissus, tandis que le Maroc n’en dispose pas encore – une lacune que des observateurs marocains dénoncent régulièrement. En termes de volume de greffes, l’Algérie se situe dans une position intermédiaire.
La Tunisie, qui bénéficie d’une antériorité dans les greffes à partir de donneurs décédés, affiche un bilan cumulatif notable : depuis 1986, quelque 3.000 greffes rénales ont été réalisées en Tunisie, 74 greffes hépatiques depuis 1998, et 50 greffes cardiaques depuis 1993 – dont la liste d’attente comprend aujourd’hui 40 patients, le plus jeune âgé de 4 ans. Mais la Tunisie elle-même peine à mobiliser les donneurs : le pays recense environ 15.000 donneurs enregistrés, un chiffre très insuffisant au regard des listes d’attente, avec notamment 1.600 personnes en attente d’une greffe rénale.
Le Maroc accuse le plus grand retard structurel. Bien qu’il ait été le premier pays maghrébin à réaliser une greffe d’organe – une transplantation rénale en 1986 -, il a depuis été distancé par ses voisins, notamment la Tunisie.
À l’échelle du monde arabe, le tableau est sombre. Dans le meilleur des cas, le rythme des transplantations atteint dix greffes par an pour un million d’habitants, un chiffre très faible comparé au nombre de patients en attente – les nouveaux cas d’insuffisance rénale terminale représentant à eux seuls mille patients par million d’habitants chaque année. Aucun pays arabe ne dispose d’une stratégie de greffes d’organes à long terme.
Une exception se détache dans la région : l’Iran. Seul l’Iran dispose d’un programme adapté à son contexte et à ses moyens, permettant de traiter ses malades au fur et à mesure qu’ils atteignent le stade de l’insuffisance terminale. Le modèle iranien repose notamment sur un système encadré — et controversé sur le plan éthique – de rémunération des donneurs vivants non apparentés, unique au monde.
L’Arabie saoudite, malgré des ressources considérables, souffre elle aussi des mêmes réticences culturelles. En 2015, le royaume n’a réalisé que 2.838 greffes rénales, majoritairement à partir de donneurs décédés, grâce à des investissements massifs dans la sensibilisation et dans le réseau hospitalier, mais le don post-mortem y reste socialement difficile à promouvoir.
À l’échelle mondiale, l’Algérie et ses voisins mesurent l’ampleur du chemin restant à parcourir à l’aune de l’exemple espagnol. En 2022, l’Espagne était le pays comptant le plus de donneurs d’organes post-mortem par million d’habitants au monde, avec 46 donneurs par million, devant les États-Unis (44,5).
Selon les données de l’Observatoire mondial des dons et de la transplantation, plus de 150.000 greffes d’organes solides sont réalisées chaque année dans le monde – soit moins de 10 % des besoins réels estimés.
T. Feriel
