Des Su-30 à Niamey : Alger rompt sa doctrine militaire

Quatre chasseurs Sukhoï Su-30 posés sur le tarmac de Niamey : c’est l’une des rares fois depuis la guerre des Sables contre le Maroc, en 1976, que l’aviation de combat algérienne se déploie aussi ouvertement hors des frontières nationales.
Sur instruction du président Abdelmadjid Tebboune, chef suprême des Forces armées, le général d’armée Saïd Chanegriha, chef d’état-major de l’Armée nationale populaire, a ordonné ce dimanche l’envoi de deux patrouilles de Su-30, soit quatre appareils, accompagnés d’un avion ravitailleur, en mission de soutien à l’armée nigérienne. Les appareils ont atterri dans la matinée du 30 août à l’aéroport Diori Hamani de Niamey, au lendemain d’une tentative de mutinerie qui a visé le palais présidentiel, la télévision d’État et la base aérienne 101 adjacente à l’aéroport international, selon le communiqué du ministère de la Défense nationale.
L’opération intervient en réponse à une demande explicite des autorités nigériennes et s’inscrit, précise le MDN, dans le renforcement de la coopération stratégique entre l’Algérie et le Niger, notamment dans le domaine militaire. Le Premier ministre nigérien, Mohamed Lamine Zeine, s’est déplacé en personne pour accueillir la délégation, exprimant sa profonde reconnaissance envers le président Tebboune et le peuple algérien pour ce qu’il a qualifié de soutien qualitatif.
Par téléphone, Abdelmadjid Tebboune s’est aussi entretenu avec le président nigérien, le général Abdourahamane Tiani, le félicitant d’avoir déjoué la tentative de déstabilisation et lui réaffirmant que l’Algérie restera toujours à ses côtés, dans tous les domaines et en toutes circonstances. Tiani a de son côté assuré à son homologue que la situation était désormais sous contrôle total.
Ce geste rompt avec l’un des dogmes les plus anciens de la politique de défense algérienne. Pendant des décennies, l’Algérie n’est intervenue militairement hors de ses frontières qu’à de très rares occasions, les derniers mouvements de troupes significatifs remontant aux guerres des Sables de 1963 et 1976 contre le Maroc. Mais le précédent le plus marquant reste la guerre du Kippour d’octobre 1973 : l’Algérie avait alors envoyé en Égypte des escadrilles de MiG-21 et de Su-7, engagées dans les combats sur le front égyptien entre le 9 et le 11 octobre, ainsi qu’un contingent de deux escadrons de MiG-21F-13 déjà stationnés en Égypte depuis 1970 aux côtés de l’état-major de l’armée de l’air égyptienne. Alger avait en outre dépêché sa 8e brigade blindée, forte de plus de 2 500 hommes et d’une centaine de chars.
Marquée par son passé colonial, l’Algérie s’est toujours refusée à toute ingérence dans les affaires intérieures des autres États, un principe de non-intervention si ancré qu’il avait fini par être présenté comme un dogme quasi constitutionnel.
De rares antécédents
La révision constitutionnelle adoptée par référendum le 1er novembre 2020 avait pourtant ouvert la voie à un possible déploiement de l’armée à l’étranger, sous condition d’une approbation à la majorité des deux tiers de chaque chambre du Parlement. Ce cadre a été consolidé le 26 mars 2026, lorsque le Parlement a adopté à l’unanimité la loi n° 26-04 de révision constitutionnelle, dont l’article 91 dispose que le président de la République décide de l’envoi d’unités de l’Armée nationale populaire à l’étranger après approbation parlementaire aux deux tiers. L’envoi des Su-30 à Niamey constitue ainsi l’une des premières traductions concrètes de ce nouveau cadre juridique, dans un contexte régional profondément recomposé par la multiplication des coups d’État au Sahel.
Les enjeux pour l’Algérie sont multiples. Il s’agit d’abord de sécuriser un voisinage immédiat déjà fragilisé par une décennie de violence jihadiste et par une succession de tentatives de déstabilisation à Niamey, l’aéroport international ayant déjà été visé par une attaque revendiquée par le groupe État islamique en janvier 2026. En acceptant de projeter des moyens aériens de combat au Niger, l’Algérie envoie aussi un signal politique aux acteurs qui pourraient être tentés de déstabiliser sa frontière sud, selon une lecture reprise par plusieurs commentateurs algériens au lendemain de l’annonce. La démonstration de force n’est pas anodine non plus sur le plan capacitaire : l’armée de l’air algérienne dispose de l’une des flottes de Su-30 les plus importantes du continent, avec plus de 70 appareils acquis auprès de la Russie depuis 2007, ce qui en fait la première force aérienne d’Afrique selon plusieurs classements spécialisés.
Cette solidarité affichée intervient après une période de vives tensions bilatérales : les relations entre Alger et Niamey s’étaient dégradées en avril 2025, lorsque l’Algérie avait annoncé avoir abattu un drone malien près de sa frontière, provoquant le rappel des ambassadeurs des trois pays de l’Alliance des États du Sahel, dont le Niger. La normalisation n’est intervenue qu’en février 2026, avec le retour des ambassadeurs à leurs postes respectifs et la relance du dialogue au plus haut niveau. Le Niger, dirigé depuis le putsch de juillet 2023 par le général Tiani, forme avec le Mali et le Burkina Faso l’Alliance des États du Sahel, qui a quitté la Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest ; la mutinerie du 29 août, réprimée avec l’appui d’instructeurs russes de l’Africa Corps selon l’ambassade de Russie à Niamey, a abouti à l’arrestation de plusieurs dizaines de militaires, sans qu’un bilan humain définitif n’ait été communiqué à ce stade. Aucun calendrier n’a pour l’instant été précisé par Alger quant à la durée de cette mission de soutien à Niamey.
G. Salima
