Ses fans le pleurent encore: Amar Ezzahi, l’âme du Chaâbi

Figure emblématique du Chaâbi algérois, Amar Ezzahi, de son vrai nom, Amar Ait Zai, l’homme à la grandeur d’âme exceptionnelle et l’artiste au talent indéniable aurait eu 82 ans aujourd’hui. Disparu le 30 novembre 2016, “Cheikh Leblad”, comme le surnomme encore son public, aura révolutionné la chanson chaâbie en l’élevant aux sommets de l’inventivité artistique et du symbolisme spirituel.

Son large répertoire, aux mélodies novatrices, faisait la joie des fêtes privées et familiales et anime jusqu’à présent, un bon nombre de soirées mondaines, repris par les nouveaux chanteurs et interprètes de cette musique ancestrale.
Né en 1941, à Aïn El Hammam, Amimar a vécu toute sa vie à Alger, entre la Casbah et Bab El Oued, dans le même vieil appartement d’un immeuble vétuste mitoyen du lycée Soummam de Bab-el-Oued, et y mena une vie d’ascète, détaché des préoccupations matérielles de la vie et de ses attaches superficielles. Orphelin de mère et de père, il fut accueilli par sa tante avant de se retrouver de nouveau seul après le décès de celle qui fût sa famille. Il souffrait depuis longtemps d’une éprouvante solitude, bien qu’entouré de ses voisins et amis. Il n’avait ni femme, ni enfants et se contentait de peu de vivre, pourvu que son existence soit paisible, un peu comme un ermite, un « wahdani » au milieu de ses « ahbab » qu’il aimait fréquenter au café l’Etoile ou au jardin de Prague (ex- Marengo).
Autodidacte, il a appris seul à jouer du banjo et à la mandoline, et a rapidement développé un style unique, mêlant tradition et modernité.
Modeste et réservé, il se confiait très peu et fuyait les projecteurs depuis ses débuts déjà, dans les années 1960. Brillant interprète à la personnalité très singulière, il avait choisi de se retirer de la scène artistique à partir des années 1980, en ayant toujours refusé d’encaisser ses droits d’auteur et ne réapparut qu’une seule fois sur scène, le 10 février 1987, pour animer son célèbre récital à la salle Ibn Khaldoun à Alger.
Adulé pour son immense talent et son grand cœur, le Cheikh était un homme humble et un artiste d’une grande sensibilité. Poète et sage, il avait toujours l’air pensif, perdu dans son monde de rêve et de raison. Il se définissait comme un interprète populaire, en quête d’apprentissage.

Solitude et ascétisme

Sa voix, son style et ses sensibilités artistiques n’appartenaient qu’à lui, le « khelwi », était de ceux qui provoquent la chair de poule et réveillent les sens et les émotions à chaque note. Nostalgique lui-même et très spirituel, sa virtuosité pourrait presque être touchée des doigts, tant sa musique est profonde.
Il était et restera à jamais « Habib Al-Khater » des mélomanes et fervents admirateurs qui louent encore son élocution et la dextérité de son jeu exceptionnel au banjo. Il s’amusait à chacune de ses prestations, révélant de nouvelles facettes de lui à travers ses prouesses musicales, ses improvisations et cette façon très particulière qu’il avait de rattraper « ses erreurs » jamais égalées.
De la chansonnette jusqu’aux longs morceaux du melhoun, le Chardonneret de la Rampe Vallée a chanté de tout, composant de cette alchimie merveilleuse née de la poésie populaire en arabe maghrébin, et sa transcription littéraire peu conforme à la structure métrique de la poésie classique, une nouvelle prose poétique riche, sensuelle et mystique.
Une synthèse artistique toute en couleur, servie en cinquante années de carrière et un répertoire impressionnant qui se transmet de génération en génération et qui ne peut résolument pas laisser de place à l’indifférence.
Réécouter Amar Ezzahi chanter, c’est rentrer dans son monde avec sa voix chaude et envoûtante : Esmaa Nousik Ya Inssan, EL Haraz, Youm El Djemaa, El Kaoui, Yal Wahdani, Maychali, Ana Aâchqi Adraoui, Sellem Ya Men Lem Fel H’wa, Ya Bdour Ezine El Meknoune, Youm El Khemis Wach Eddani, Oueld Ettir, Aadrouni Yahli, Sali Trach, El Djafi, M’dhebel Lâayan et Sidi Men Yssel Aala Kahl El Aayn. Wahd El Gh’zal Rit El Youm, Charâa Allah Ya Lahbab et Ya Dhaou Aayani, Yal Adra, Zinouba, El Maqnîne Ezzîne, Falastine, …
Amar Ezzahi transcrivait phonétiquement des poèmes complexes de qssidat en lettres latines pour mieux les déclamer en arabe maghrébin ou en dardja algéroise, avec une clarté et une précision époustouflantes ! Un génie qui a su imposé son style et révolutionné le Chaâbi par son charisme et son talent.
Il avait ce don incroyable de mêler tendresse et sensibilité dans ses inflexions de voix qui font que chacune de ses interprétations sont uniques.

Un homme du peuple

On a beau chercher du côté des autres maîtres du Chaâbi, aucun ne possède cette petite touche insaisissable, cette partie de lui qui sublime chacune de ses chansons comme une marque déposée de la grandeur de l’homme, une grandeur dans la simplicité, la discrétion et la modestie.
« Soltane El Hwa » avait cette aisance d’improviser de nouveaux arrangements, son timbre de voix s’allier magnifiquement bien aux changements de rythme. Il avait une faculté d’adaptation musicale exceptionnelle et savait s’ouvrir à d’autres styles : Musique classique (Ennio Morricone), bandes originales de films (Le parrain) et chansons de variété française (Esmeralda).
Si sa discographie officielle se limite à une cassette et à quelques vinyles, ses cinquante ans de carrière sont disponibles sur le net. En quelques clics, l’œuvre de la légende du Chaâbi s’affiche sur plusieurs vidéos compilées par une nouvelle génération de fans amateurs qui se partagent ses bijoux sur les réseaux sociaux.
Il est mort dans l’après-midi du mercredi 30 novembre à son domicile, à l’âge de 75 ans. Ses obsèques, au cimetière d’El Kettar, sur les hauteurs de la ville, le lendemain, ont provoqué un gigantesque raz-de-marée humain. Une stèle en cuivre a été érigée en sa mémoire, le 17 janvier 2019 au jardin « Prague » (ex-Marengo), là où le maître grattait souvent son mandole sur les bancs du jardin mythique.
Enfant du peuple, Amar Ezzahi était l’incarnation de valeurs humaines.
Connu pour son humanisme et sa générosité, « El Ghali » fuyait systématiquement toutes les discussions malsaines et les pesanteurs provoquées par les feux de la rampe.
Ses convictions et ses grands principes l’éloignaient de l’hypocrisie humaine et de la cupidité. Ami des pauvres et des démunis, il chantait pour le peuple. Un chaâbi passionné de la chanson Chaâbie et un maestro qui aimait la musique et la faisait aimer.
«Cheikhna» (notre maître), symbole affectueux d’attachement par lequel son orchestre et ses amis aiment l’évoquer, demeure dans les cœurs et les esprits comme cette bougie «Dik Echemaâ » qui continuera à briller pour l’éternité.
Paix à l’âme du Chaâbi.
B. Mira

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