Innovation et motivation : Des concepts vidés de sens

par Adnan Hadj Mouri

« La résignation vaut mieux qu’un
espoir continuellement frustré. »
Jean-Paul Sartre.

Aujourd’hui, le mot « start-up » est partout : médias, discours politiques, conférences économiques. Il est présenté comme la « solution miracle » contre le chômage et la stagnation. À force d’être répété, on pourrait croire qu’il suffit de le prononcer pour créer de l’innovation.

Mais trop utiliser un mot finit par lui faire perdre son sens. Le philosophe Cornelius Castoriadis parlait de « montée de l’insignifiance » : les mots circulent beaucoup mais signifient de moins en moins. C’est ce qui arrive à l’innovation et à la motivation : elles deviennent des slogans.
On a l’impression d’agir, alors qu’on évite de poser les vraies questions. On parle de projets, d’incubateurs, de compétitivité, mais souvent sans réfléchir aux freins économiques, sociaux ou culturels. On préfère « l’illusion du mouvement » à la transformation réelle.
Le principe de l’innovation n’est pas seulement la création de quelque chose de nouveau : c’est tout processus qui engage l’individu dans une « transformation signifiante », autrement dit une dynamique de création en lien avec « le réel social » et psychique. Elle implique, sens et subjectivité, pas seulement technique ou profit.
L’innovation médicale en est un bon exemple : certaines maladies ont été éradiquées, l’espérance de vie a augmenté, et les soins se sont améliorés. Mais l’innovation n’est pas toujours bénéfique.
Le nucléaire, par exemple, peut produire de l’énergie, mais aussi détruire. Son impact dépend de l’usage qu’on en fait. Lorsqu’elle vise seulement le profit, l’innovation cesse d’être un progrès et devient un outil de domination.
Aujourd’hui, l’innovation est souvent jugée par les chiffres : indicateurs, classements, tableaux de bord. Alain Supiot parle de « dictature des nombres » : le calcul remplace le jugement, et ce qui ne se mesure pas semble ne pas exister.
La performance devient la norme, et l’échec est renvoyé à l’individu. Le sociologue clinicien, Vincent de Gaulejac note que le management moderne sait « anesthésier la violence » et faire porter aux salariés la responsabilité de leur mal-être. En Algérie, le discours sur les start-up est très présent, mais certaines pratiques freinent toujours la créativité : manque de planification, reproduction de modèles importés, absence de vision à long terme.
A cet égard, le chercheur en management Omar Aktouf expliquait que le pays essaie de résoudre les problèmes du néolibéralisme en utilisant les mêmes méthodes, ce qui limite la transformation réelle.
Ainsi, la start-up peut devenir un mythe valorisant, plutôt qu’un vrai moteur de changement.
Par ailleurs, la motivation implique une énergie intérieure. Freud distinguait deux forces : Éros, pulsion de vie et de création ; Thanatos, pulsion de destruction.
L’innovation peut être portée par Éros, ou « infiltrée par Thanatos », quand la compétition ou le pouvoir dominent. Dans cette optique, l’exhibition start-up est comme une « mise en scène du moi » pour capter le regard de l’autre et combler « un manque intérieur. » Dans le monde entrepreneurial, cela se voit dans les événements, la communication excessive, la mise en avant des fondateurs. Le projet devient secondaire, et l’innovation, spectacle.
Enfin,La motivation authentique ne se réduit pas à impressionner ou séduire. Elle demande de dépasser déjà le mythe populaire qui consiste à dire que tout empêchement ou retard n’est que salutaire.

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