Liberté du féminin : Quand le 8 mars ne suffit plus

Par Adnan Hadj Mouri

La structure sociale repose sur un monticule de l’imaginaire, trompeur, qui voile la réalité persistante de la dimension patriarcale. Le tabou du féminin, loin d’être réellement subverti, se contente souvent de se déplacer : il se rationalise par des penchants ataviques ou se minimise, surtout face à la visibilité croissante des violences faites aux femmes.

Le féminicide, en se mondialisant, révèle combien cette violence, physique et symbolique, délite le lien social. Ceux qui cherchent à la relativiser ignorent que l’émancipation du féminin ne peut passer que par la reconnaissance radicale de sa subjectivité et de sa liberté, et non par un simple ajustement des normes patriarcales.
Le 8 mars, tel qu’il est souvent célébré, ne saisit pas le sens du combat qui valorise la véritable liberté du féminin. Pour se bercer d’illusions, il est devenu courant de transformer cette journée en célébration festive. Ainsi, le 8 mars se réduit à un panneau décoratif, un geste symbolique qui dissimule les rapports de domination, au lieu de les interroger et de les faire évoluer.
Le féminin n’est ni une essence biologique ni un rôle social figé : il constitue « une position subjective, » une liberté dans le langage, qui échappe aux normes imposées. Lorsque cette journée se limite à des fleurs ou à des compliments, elle ne subvertit rien. Elle « réajuste le patriarcat », rationalise ou minimise la violence, au lieu de l’affronter.
La véritable révolution consisterait à reconnaître le féminin comme sujet à part entière, avec son désir, sa parole et son existence politique et psychique. Toute célébration superficielle n’est alors qu’une illusion de reconnaissance. Ce qui structure réellement la société, ce sont les actes et les transformations concrètes capables de respecter la subjectivité féminine.
« Réduire le 8 mars à une fête, c’est décorer le patriarcat au lieu de le subvertir ». Dans cette perspective, la pensée de Laurie Laufer rappelle que le féminin n’est ni un rôle ni une essence, mais une position subjective dans le langage et dans le désir. Réduire cette journée à une fête revient à ignorer la liberté et la subjectivité féminine.
La transformation réelle exige donc de déconstruire les normes patriarcales et de reconnaître le féminin comme sujet actif.
L’écriture inclusive peut être légitime, à condition qu’elle ne soit pas détournée en manœuvre idéologique visant à essentialiser hommes et femmes ou à rejeter la féminité. Cette dernière constitue pourtant un fondement commun aux positions masculines et féminines. Les différences entre les sexes n’excluent pas leur partage de la castration, liée « à leur dépendance au symbolique », souvent refoulée par les « mâles » et parfois même ignorée par certaines femmes. Cette dynamique facilite la domination masculine et l’imposition totalitaire des normes.
Chaque concept devrait être défini avec précision, faute de quoi les malentendus s’accroissent. Trop souvent, certains bonimenteurs ou militants noient les concepts dans un « amphigourisme clinquant, « destiné à masquer leur indigence conceptuelle. Le résultat est une illusion de combat qui dissimule la réalité des rapports de pouvoir et de domination.
Ce que l’on appelle la culture du viol ne repose pas sur une nature masculine ou féminine : elle constitue une construction symbolique et sociale, profondément inscrite dans l’inconscient collectif et individuel. Sa transformation ne peut se limiter à des ajustements superficiels. Elle exige de penser le féminin comme sujet, et non comme rôle ou objet, et de déloger les normes symboliques qui perpétuent la domination.
Le rapport homme-femme ne peut être compris comme une donnée naturelle. Il est social et symbolique, structuré par le langage et par les représentations. » Genre et sexualité « ne sont pas des réalités biologiques figées, mais « des positions subjectives » construites dans le symbolique. Comprendre ce rapport implique d’intégrer les dynamiques inconscientes qui sous-tendent les normes visibles et orientent les comportements sociaux.
La transformation des relations ne peut se réduire à la modification de règles culturelles. Elle exige de déloger les imaginaires, les représentations et les structures psychiques qui reproduisent la domination et façonnent la subjectivité masculine et féminine. Penser le rapport homme-femme revient ainsi à considérer le féminin et le masculin comme des « sujets actifs » libres de leur position dans le langage, le désir et la société.
Enfin, le roman peut offrir un terrain privilégié pour mettre en relief cette subjectivité des personnages féminins et masculins. Pourtant, à travers certaines trames narratives, cette subjectivité tend parfois à se scléroser dans un mimétisme démocratique ou dans un clivage Orient-Occident, symptôme d’une modernité devenue elle-même « neuropathique ». Le roman demeure cependant un lieu de résistance psychique et symbolique, capable de penser la transformation des rapports sociaux et subjectifs.
Nombre de romanciers qui prétendent remettre en question la nappe lisse de la phalloacratie finissent paradoxalement par massacrer la subjectivité de leurs personnages, par un étayage idéologique ou « femmélique ». En refusant de se départir de certains réductionnismes neuronaux, ils confondent fonctionnement psychique et fonctionnement cérébral, évacuant ainsi la complexité du sujet et la profondeur du symbolique.
D’où la nécessité, pour la pensée critique comme pour l’écriture romanesque, de penser « contre le cerveau « : non pas nier le biologique, mais refuser de réduire le sujet à ses déterminismes neurobiologiques. Il s’agit de reconnaître la primauté du psychique, du langage et du symbolique dans la constitution de la subjectivité.
Le véritable combat pour le féminin commence là où cesse la réaction émotionnelle et s’ouvre la pleine subjectivité.

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