Feuilletons ramadanesques : Le dépassement de la frustration

La raison désirante de l’archétype filmique structure l’imaginaire et intensifie notre rapport à la réalité sociale. Film et fiction ne se limitent pas au divertissement : ils mettent en scène une « pulsion dionysiaque » plongeant chaque sujet dans son intériorité.
L’écran devient un lieu où le désir affronte la norme et où l’ordre social peut vaciller. Le spectateur n’est pas passif : il s’identifie, résiste et interprète. Pour Roland Barthes, le » punctum « ce point sensible qui nous touche illustre parfaitement cette dynamique.
L’imaginaire filmique dramatise la réalité et le pousse à ses limites, offrant un espace de subjectivation et révélant la dimension conflictuelle de l’existence.Dans les feuilletons ramadanesques, la conflictualité socio-psychique est au cœur de l’imaginaire. Ces récits mettent en scène un empêchement subjectif, révélant une structure sociale et familiale figée. Cette immobilité reflète tensions internes et pressions normatives, créant répétition et enfermement. Leur objectif dépasse le simple divertissement : ils questionnent des pratiques sociales et familiales qui fragilisent les liens, révélant l’effet de la norme et de la hiérarchie sur la vie intime.
Certains feuilletons explorent la famille comme symptôme de conflictualité psychique. Par exemple, la vie conjugale perturbée par l’intrusion de la belle-mère illustre une « fixation œdipienne non résolue ». Le mari, incapable de se détacher de sa mère, voit son désir filtré et sa disponibilité affective réduite. Dans le contexte arabe, l’autorité maternelle valorisée socialement amplifie ce conflit entre loyauté filiale et engagement conjugal. La fiction révèle ici le refoulé et les transferts œdipiens, montrant combien les figures parentales structurent la subjectivité et freinent le désir autonome.Les feuilletons ne créent pas la crise : ils réveillent une scène psychique préexistante. Ils rejouent des conflits inconscients abandon, jalousie, rivalité et deviennent un théâtre du fantasme, où le désir se met en récit. La crise à l’écran symbolise des tensions difficiles à affronter directement et peut protéger de la crise réelle.Dans le cinéma comme dans le feuilleton algérien, l’Éros est empêché : désir, intimité et sensualité se heurtent à l’histoire, aux normes sociales et aux contraintes culturelles. Les récits privilégient le collectif, la mémoire de la guerre ou la morale sociale, reléguant l’amour au second plan. Lorsqu’il apparaît, le désir reste fragile, suggéré ou conflictuel : un Éros refoulé, traversé par les tensions entre espace privé, tradition et mémoire historique.Pour sortir des sentiers battus, figés par l’interdit et la frustration, il faut valoriser une transgression qui ne se limite pas au mimétisme occidental. Elle doit puiser sa force dans l’esthétique de la dénonciation, dans l’affrontement de l’abîme, sans écraser l’élan subjectif. Cette transgression est une bataille : contre la norme, contre la répétition, contre l’inhibition du désir pour libérer un Éros capable de s’affirmer et de transformer le regard du spectateur.
Adnan Hadj Mouri
