Zlabia, feu rouge et morale: Quand la maîtrise de soi vacille

Par Adnan Hadj Mouri

Chaque Ramadhan, au-delà de la sorte de névrose boulimique qui semble structurer le paysage social, on observe un phénomène frappant : les gens accourent dans les supermarchés pour acheter des provisions, voire accumuler des aliments, comme s’il fallait conjurer « une pénurie imaginaire ».
Cette démarche se répète presque chaque jour jusqu’aux derniers moments du mois. Et surtout, à l’approche de la rupture du jeûne, apparaissent des files d’attente interminables pour acheter les traditionnelles pâtisseries orientales et autres sucreries.
Bien sûr, il est naturel de se faire plaisir et de savourer de bons plats. Le Ramadhan est aussi un moment de partage et de convivialité. Mais un paradoxe demeure : beaucoup de ces mets, préparés ou achetés avec tant d’ardeur, ne sont finalement pas consommés.
Dans bien des cas, cet excès finit par se payer dans les bennes à ordures. Et au-delà du gaspillage devenu banal, il y a surtout le pain jeté, qui, lui, continue de faire scandale et « d’interroger les consciences ».
La « mémoire sociale de la pénurie », malgré l’inflation et l’abondance apparente des étals, semble continuer de travailler les comportements collectifs. Elle se traduit parfois par un véritable théâtre d’une jouissance mortifère, où l’excès tente de masquer une angoisse plus diffuse : celle de mal vivre, de ne pas être bien dans sa peau, de combler par la consommation un malaise qui ne trouve pas facilement de mots.
Cet excès se mesure aussi dans la manière dont le corps biologique est maltraité. Trop manger, trop sucrer, trop accumuler : le corps devient le lieu où se décharge cette tension entre manque et abondance. La nourriture n’est plus seulement un plaisir ou un partage ; elle devient parfois un mode de compensation, une tentative de remplir un vide intérieur.
Ainsi, ce mois qui devrait être celui de la maîtrise de soi devient parfois, dans certaines pratiques sociales, le lieu d’une surenchère de jouissance, où l’on mange plus qu’à l’ordinaire, comme si l’abstinence de la journée appelait une « revanche du soir ».
Mais au-delà de cette surenchère qui envahit chaque recoin de l’ambiance ramadanesque : étals débordants, odeurs de friture, vitrines saturées de pâtisseries, il suffit parfois de prendre un taxi pour observer une autre scène de ce théâtre quotidien.
La circulation est lourde, les voitures avancent difficilement, comme si la ville entière se débattait dans une agitation nerveuse. Le taxi se faufile entre les files compactes, freinant brusquement, redémarrant aussitôt.
Mais une fois assis sur la banquette arrière, un autre rituel s’impose. Dans beaucoup de cas, le passager se trouve indirectement invité ou plutôt sommé d’écouter le chauffeur qui se transforme en commentateur religieux. Il parle du Ramadhan, de la morale, du Jugement dernier. Pourtant, ce discours relève souvent moins d’une véritable expérience spirituelle que d’un registre moral anxieux, comme si la parole religieuse devait « conjurer quelque chose d’inquiétant ».Et le paradoxe apparaît très vite : Quelques minutes plus tard, le même chauffeur grille un feu rouge, se glisse brutalement entre deux voitures, invective un autre conducteur. Puis, comme si rien ne s’était passé, il reprend son discours : « Mon frère, nous ne sommes rien sur cette terre… »
Dans cette scène banale se dévoile une contradiction familière : le discours moral et la pratique quotidienne ne marchent pas toujours ensemble. La parole religieuse devient alors une sorte de « rempart symbolique », une manière de se rassurer face à l’angoisse, tandis que la vie ordinaire continue de suivre ses propres impulsions.
Ainsi, au cœur de la ville ramadanesque, entre la boulimie des tables et la ferveur des discours, se joue parfois une étrange comédie humaine : celle d’une conscience qui parle de pureté tout en négociant sans cesse avec ses propres contradictions.
La phrase tonitruante qui consiste à dire que nous œuvrons seulement pour le Jour dernier, dans l’espoir d’accéder au paradis, révèle souvent une « conception particulière de la piété ». Une piété qui se réduit parfois à une morale de l’injonction, où l’acte religieux semble accompli moins pour sa valeur humaine immédiate que pour la récompense promise dans l’au-delà.
Or, une véritable éthique humanisante et, en ce sens, profondément spiritualisante en profondeur ne se limite pas à cette logique de calcul moral. Elle puise plutôt dans la communion avec les autres, dans la capacité de vivre sereinement avec autrui, dans une réciprocité humaine qui se construit déjà ici-bas.
Dans cette optique, La spiritualité ne devrait pas seulement « se projeter vers le paradis », elle devrait aussi se manifester dans la manière d’habiter le monde et de reconnaître l’autre.
Pourtant, à la fin de chaque Ramadhan, un constat revient, presque figé : la figure du « faux dévot » semble occuper une place persistante dans l’imaginaire social. Ce personnage, avec son don presque tartuffesque d’afficher la piété, s’impose dans les discours et dans les gestes, comme une figure familière.
Entre l’idéal spirituel et les usages sociaux, pluvaluesque le mois sacré se retrouve alors traversé par une tension : celle d’une foi proclamée et d’une vie quotidienne qui peine encore à rejoindre pleinement ce qu’elle affirme.

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