El Besta en concert à Oran : « Aimer » entre transe et tension

Adnan Hadj Mouri

 

 

Le groupe El Besta, en tant que point d’orgue musical, ne marque pas seulement l’apogée d’une ambiance : il révèle ce moment où le sujet se laisse traverser par une effervescence qui excède le simple plaisir. Sur deux soirées successives à l’auditorium du Méridien, quelque chose insiste, se répète, comme si la fête venait border un manque et, en même temps, le relancer.

Comme son nom l’indique, le groupe s’abandonne aux auspices d’un temps bon enfant, un temps suspendu, traversé par la douceur d’une rencontre chaleureuse, où chaque note prolonge le frisson discret d’être ensemble.

Dans la soirée du vendredi, au boulevard Akid Lotfi, une foule joyeuse et habitée d’une gaieté vive s’impatiente devant le portail du centre de conventions, où des agents s’agglutinent derrière une porte qui se refuse à s’ouvrir. Les spectateurs oscillent entre regards médusés et sourires amusés, comme suspendus dans l’attente d’un dénouement.

Au-delà de ce léger bémol, les agents s’activent à l’intérieur, guidant et orientant les personnes venues assister au concert d’El Besta, qui galvanise les mélomanes du raï. Ici, les reprises ne se contentent pas de répéter : elles déplacent, elles réinventent, esquissant une autre manière de dire. Une dimension métaphorique s’y glisse, comme pour sublimer le verbe « aimer », traversé de tensions, inscrit dans les replis d’une » société entrouverte », où deux logiques continuent de s’affronter.

Dans cette déambulation musicale, et puisque le groupe est originaire de Mostaganem, terre marquée par la tradition soufie, l’entrée du groupe Aïssaoua s’impose. Reconnu pour son expression religieuse et poétique, il installe progressivement une forme de transe.

Portée par le bendir et la ghaita, instrument à vent, la performance touche l’intériorité du public et ouvre un espace de communion partagée, où chacun semble suspendu à la même vibration.

Dans cette congruence qui allie harmonie et quiétude morale, le groupe El Besta fait son entrée triomphale, sous les applaudissements qui annoncent le début de la soirée. La reprise du répertoire musical de Hasni galvanise le public. Le groupe, avec virtuosité, manie la guitare, le synthé et l’accordéon, insufflant un rythme qui structure et dynamise la soirée.

Celle-ci se déploie à travers une description imagée de cet amour impossible, empreint d’une forêt douloureuse d’incompréhension et de culpabilité. Mais le geste métaphorique du verbe, porté par des expressions comme « Fel kebda n’ssib l’ada », magnifie cette alchimie du lien amoureux, qui se construit et se subjectivise.

La densité musicale ne faiblit pas au fil de la soirée. Même si la chansonnette raï d’antan, empreinte d’une charge cathartique, se laisse parfois contenir, cet amour impossible suscite des réactions émotionnelles marquées, parfois traversées de représentations sexistes, où la femme est plus souvent blâmée.

Par ailleurs, certaines expressions populaires, telles que « khir mra, charr mra », laissent apparaître, dans leur résonance, une dimension problématique, traversée d’un imaginaire sexiste. Cela montre que le combat pour l’émancipation ne peut être l’apanage des femmes mais engage l’ensemble du corps social.

On peut alors considérer que si le groupe El Besta, alliant virtuosité instrumentale et voix mélodieuse, parvient à enchanter le public, sa conscience d’une transgression assumée pourrait contribuer à faire émerger une maturité nouvelle : une convivialité capable de préserver le verbe « aimer » sans le déformer dans la nasse de la culpabilité surmoïque.

Tel pourrait être leur défi : se dégager de l’attraction conservatrice qui enferme parfois le raï dans un imaginaire trompeur.

 

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