Feuilletons ramadanesques : A qui profitent les audiences ?

Huit millions de vues en deux épisodes. Une moyenne de quatre millions par jour. Vingt épisodes pour un total annoncé de vingt millions de vues. Des chiffres impressionnants pour certains feuilletons ramadanesques cette année, même s’ils doivent toujours être observés avec prudence – les méthodes de comptabilisation pouvant varier entre télévision linéaire, replay et plateformes numériques, d’autant plus que l’ANIRA a déjà communiqué sur le sujet en épinglant les « fausses » audiences revendiquées par certaines chaînes télés.
Mais une chose est certaine : un tel engouement ne se limite pas à un succès symbolique. Il génère de l’argent. Beaucoup d’argent.
Car derrière chaque épisode diffusé en prime time, surtout durant le Ramadhan, se cache une mécanique économique bien huilée. La chaîne paie d’abord un droit de diffusion au producteur. Ce montant dépend de plusieurs facteurs : la notoriété des comédiens, la qualité de la production, la promesse d’audience, et surtout le créneau horaire. Le Ramadhan reste la période la plus stratégique du paysage audiovisuel algérien. Les familles sont réunies, les écrans sont allumés, les annonceurs sont en embuscade.
Ensuite vient la publicité. Plus l’audience grimpe, plus la minute d’écran publicitaire coûte cher. Les marques se battent pour apparaître avant ou après l’épisode, parfois même à l’intérieur du programme via des placements de produits discrets ou assumés. Une série qui attire plusieurs millions de téléspectateurs devient une vitrine commerciale. Les recettes publicitaires constituent alors une source majeure de revenus pour le diffuseur, avec, selon les contrats, un partage éventuel avec le producteur.Mais l’histoire ne s’arrête pas à la première diffusion. Rediffusions, mise en ligne sur YouTube, exploitation sur des plateformes numériques, ventes à l’étranger dans les pays du Maghreb ou du monde arabe : chaque nouvelle fenêtre d’exploitation peut générer des recettes supplémentaires. Une série à succès vit souvent bien au-delà de sa première diffusion.
Reste la question centrale : qui bénéficie légalement de cet argent ? Le producteur est titulaire initial des droits. Il négocie avec la chaîne, perçoit les droits de diffusion et rémunère les équipes. Le diffuseur, la chaine de télé, commercialise les espaces publicitaires et capitalise sur l’audience. Quant aux artistes-interprètes, la loi algérienne leur reconnaît des droits voisins au titre de l’Ordonnance 03-05. Ces droits, distincts du simple cachet de tournage, sont censés être collectés et redistribués par ONDA, à condition que l’œuvre soit déclarée, que les contrats respectent la distinction entre rémunération et cession de droits, et que les artistes soient eux-mêmes inscrits.
Droits voisins
C’est là que le débat devient sensible. Lorsque des contrats prévoient une cession globale et perpétuelle des droits sans rémunération proportionnelle à l’exploitation, lorsque le salaire de tournage se confond avec la cession d’exploitation, lorsque certaines déclarations sociales font défaut, le risque est clair : les artistes peuvent se retrouver payés uniquement pour leurs jours de travail, sans percevoir un centime supplémentaire sur les rediffusions, le streaming ou les ventes à l’étranger.Si les contrats sont conformes au cadre légal, le producteur perçoit les droits de diffusion, reverse les droits voisins à l’ONDA, et les artistes reçoivent leur part. Ils bénéficient alors d’une rémunération liée à l’exploitation continue de leur performance. Mais si les contrats ne respectent pas ces principes, l’ensemble des recettes peut rester concentré entre le producteur et le diffuseur, tandis que les artistes ne touchent que leur cachet initial. Dans un tel scénario, vingt millions de vues deviennent un indicateur de popularité… sans traduction financière pour ceux qui ont incarné les rôles.Le succès populaire d’une série ne se mesure donc pas uniquement en chiffres d’audience. Il se mesure aussi à la manière dont la valeur créée est répartie. Derrière chaque scène, chaque dialogue, chaque personnage aimé du public, il y a un travail artistique. Et derrière chaque écran publicitaire vendu à prix fort, une question persiste : dans l’économie florissante des séries ramadanesques, la réussite est-elle collective ou concentrée ?
O.A Nadir
