Quand l’art impose émancipation

Par Adnan Hadj Mouri

 

Dans le cadre de mes travaux de recherche et de mes publications, qui se veulent une introduction au vocabulaire psychanalytique avec son versant philosophique, il m’arrive d’intervenir dans différents espaces de réflexion et de création. Au-delà de mes textes publiés dans Acte Psy ainsi que des chroniques et ateliers que j’anime à l’Institut français, je suis parfois invité à prendre la parole dans d’autres lieux.
Dimanche soir, j’ai été convié à intervenir dans l’espace Solilesse Hall, une galerie d’art qui cherche à faire déambuler le surgissement de soi et à ouvrir un espace pour une pulsion dionysiaque à venir. Nombre d’écrivains et d’artistes y viennent mettre en valeur leur dire subjectif, afin de conflictualiser le débat et ouvrir un horizon de pensée.
La responsable de cet espace se consacre avec passion à ce travail minutieux : valoriser l’étincelle d’une parole exempte de domination, susceptible de faire advenir une société en constante évolution.
Dans ce paysage orné de plusieurs toiles dégageant une chaleur esthétique, j’ai présenté une communication sur la causalité du féminin et la fibre artistique, mettant en relief l’artiste peintre Hélène de Beauvoir. Plutôt que de restituer le résumé complet de mon intervention, je souhaite ici mettre en avant les points d’orgue qui ont permis de tisser un dialogue avec quelques artistes présents.
Le débat, centré sur la créativité des femmes et sur la dynamisation de la posture subjective, nécessitait une contextualisation de l’agir émancipationnel. Il s’agissait de décrypter la profondeur de ce que l’on pourrait appeler la « crisologie du patriarcat », révélant les obstacles sur le chemin encore incertain de l’émancipation des droits des femmes. Cette évolution demeure souvent faite de stop and go, oscillant entre avancées et stagnations.
Cette situation met en lumière la difficulté persistante à déboulonner un ascétisme misogyne profondément ancré, qui continue d’habiter l’inconscient, tant des femmes que des hommes. Dès lors, cette dimension de la domination masculine nous impose une tâche essentielle : comprendre l’inconscient et son rôle silencieux dans les représentations, normes et rapports sociaux qui structurent notre monde.Devant cette conception de l’inconscient comme instance psychique structurée par le langage, traversée par le refoulement et les conflits du désir, constituant la division du sujet et se manifestant dans ses symptômes, le débat ne s’est pas limité à un satisfecit idéologique nourrissant la sécurité narcissique de ceux qui, par identification groupale, se proclament militants.
Car il arrive souvent que cette posture militante, lorsqu’elle se fige dans la certitude, massacre la subjectivité qu’elle prétend défendre.
Une question récurrente surgit alors, souvent inaudible : La socialisation de la révolte favorise-t-elle réellement la socialisation de l’autonomie ?
Cette interrogation, exigeant un développement rigoureux, se heurte fréquemment à l’indifférence des « alphabétiseurs neuronaux », ces nouveaux pédagogues fascinés par la performance cognitive, et qui finissent par refuser les vertus du désapprentissage, pourtant indispensables à toute véritable transformation subjective.
Dans cet élan, désapprendre, pour reprendre l’expression de Roland Gori, constitue une condition culturelle de la subjectivation. Autrement dit, désapprendre permet au sujet de ne pas être capturé par les discours dominants et d’ouvrir l’espace de son désir. Ainsi, l’intelligence humaine ne se laisse pas réduire aux circuits neuronaux.L’intelligence humaine est une activité psychique et symbolique née du langage et du désir, traversée par l’inconscient et par la division du sujet. D’où la possibilité de cogiter contre son cerveau.
Pour Gérard Pommier, le cerveau n’est pas l’auteur de la pensée : il obéit au langage. Il est l’organe biologique où s’inscrivent les effets de la vie psychique, mais la subjectivité, le désir et la créativité humaine naissent dans le langage et dans le conflit psychique, bien au-delà des seuls circuits neuronaux. Autrement dit, l’intelligence humaine n’est pas réductible à la neurobiologie : elle se déploie dans le symbole, le désir et le travail du sujet sur lui-même.
Dans cette optique, l’échange avec les artistes présents ne s’est pas fait sous l’impulsion d’une débauche cathartique destinée à valoriser un point de vue par simple ego. Pour reprendre Freud, il ne s’agissait pas d’aimer soi-même sa position, mais de sculpter un dire subjectif, afin de ne pas l’enfermer dans une structure idéologique.
Même si l’échange a mis en question certains paramètres encore tabous, la discussion avait pour tâche de conflictualiser et valoriser le combat psychique autour de ces enjeux.
Enfin, la touche finale sur le couple a permis de valoriser le rapport à l’autre et à la famille, en abordant l’aspect de la sexualité humaine. Cela a ouvert la possibilité de se débarrasser des entorses de la science mécaniste, pour affirmer qu’il y a de l’amour parce qu’il y a de la subjectivité.
Dans cet élan, l’échange fut pleinement fructueux.

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