Il a été assassiné le 16 mars 1993 : Djilali Liabès ou la réflexion qui alimente le savoir

Par Adnan Hadj Mouri

 

Beaucoup d’intellectuels algériens, sacrifiés sur l’autel de l’islamisme barbare dans les années 1990, ne survivent aujourd’hui que sous forme de plaques commémoratives ou de noms gravés au fronton d’institutions dont enseignants et étudiants ignorent trop souvent le parcours et les circonstances tragiques de leur assassinat.
Ainsi en est-il de Djilali Liabès, dont l’évocation ravive une mémoire douloureuse : assassiné le 16 mars 1993 à Kouba, devant son domicile, alors qu’il se rendait à l’institut qu’il dirigeait, un matin de printemps, coïncidant avec le mois de Ramadhan.
Mais réduire Liabès à une simple commémoration serait une erreur. Son œuvre éclaire la société algérienne d’une manière qui dépasse l’événement tragique. Il fut avant tout un penseur rigoureux, engagé dans une compréhension profonde des structures sociales de l’Algérie post-indépendance.
Sa réflexion s’inscrit dans un double horizon.
D’une part, une formation philosophique nourrie de pensée critique ; d’autre part, une sociologie ancrée dans les réalités concrètes du pays.
Pour lui, la société algérienne ne pouvait être analysée à partir de catégories importées « sans examen ».
Elle exigeait des outils capables de saisir ses dynamiques propres, ses contradictions internes et ses trajectoires historiques singulières.
Deux axes principaux structurent son travail.
Le premier concerne l’entreprise et la bourgeoisie nationale. Liabès ne réduit pas l’entreprise à une « unité économique » : il la considère comme un espace de transformation sociale, où se reconfigurent rapports de production, hiérarchies et formes de pouvoir. Il interroge la formation d’une bourgeoisie nationale spécifique, étroitement liée à l’État, et critique certaines « expériences d’autogestion » lorsqu’elles manquent de base sociale ou de rigueur institutionnelle.
Le second axe concerne l’université comme lieu de production critique du savoir.
Pour Liabès, elle ne doit pas être une « fabrique de diplômes », mais un espace autonome de pensée. Trois exigences le guident : la rigueur intellectuelle, l’autonomie scientifique face aux pressions politiques et bureaucratiques ainsi que l’articulation du savoir avec les réalités sociales.
Ce qui distingue Liabès, c’est son refus de dissocier théorie et réalité. Sa sociologie est à la fois critique et empirique, enracinée et ouverte.
Elle cherche à comprendre comment les transformations économiques, les mutations du travail et la formation des élites redessinent la structure sociale. Chez lui, penser, c’est entrer en conflit non par posture, mais par exigence. Le conflit devient méthode, moteur et condition de la pensée vivante.
Mais aujourd’hui, peut-on retisser cette exigence réflexive ? Peut-on réhabiliter une sociologie qui ne se laisse ni absorber par l’idéologie, ni dissoudre dans la gadgetisation des concepts ?
Trop souvent, le savoir se dégrade en posture. Il devient instrument de surcompensation narcissique, langage sans ancrage, quincaillerie pseudo-thérapeutique qui mime la pensée sans jamais l’affronter.
Dans cette optique feu Liabès aurait été particulièrement critique face à la transformation du savoir en compétence mesurable, donnée chiffrée et outil de gestion.
Dans ce cadre, le savoir se « standardise », se marchande et se détache de toute subjectivité ce que Roland Gori désigne comme une véritable « désubjectivation du savoir ».Rendre hommage ne consiste pas à errer entre les tombes ou à fétichiser des noms. Cela suppose de penser à partir des œuvres, de prolonger les questions qu’elles ouvrent, et de maintenir vivante la tension critique qu’elles exigent. C’est peut-être là, précisément, ce à quoi nous convoque encore Liabès.
Quant à savoir si un paysage culturel et universitaire traversé par le dogmatisme, l’approximation et l’illusion du savoir peut se renverser, la réponse ne relève ni de l’optimisme naïf ni du désespoir.
Elle dépend d’un choix : réintroduire « le conflit dans la pensée », réhabiliter la rigueur dans le savoir et rendre au discours son ancrage dans le réalité.
Sans cela, aucun renversement n’est possible. Car savoir ne consiste pas à accumuler des connaissances, « mais à être affecté par ce que l’on apprend » et à accepter d’en être transformé.
Pour le dire avec le sociologue Pierre Bourdieu, que Liabès lisait attentivement : « La sociologie n’est pas un confort intellectuel. Une épreuve. Un sport de combat. »
Enfin, au-delà de la rigueur dans l’analyse, face aux idéologies réfractaires à la subjectivité, le sociologue Djilali Liabès a anticipé certaines fractures de la société algérienne pour battre en brèche la montée des tensions identitaires, la crise de « légitimité politique », les déséquilibres entre modernité et traditions.

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