Intelligence artificielle: Un mariage de raison avec l’inhibition
Par Adnan Hadj Mouri
S’il y a un phénomène qui fait florès par les temps qui courent, c’est bien celui de l’intelligence artificielle. Il suffit de s’attabler dans une cafétéria pour écouter les prouesses de l’IA, et ce qui peut en découler dans l’intériorité de chaque personne, sans pouvoir le dire : « Quel sera mon devenir ? » Affirmer sans emphase que l’humain serait cet « être irremplaçable » comme le disait la philosophe Cynthia Fleury, semble inaudible.
Ce qui pousse à cette dépossession de l’agir, c’est bien le fait de laisser se propager, dans le ciel brumeux de l’information, ce qui semble favoriser « la route de la servitude. » C’est bien déjà de pervertir ce qu’on entend par dialoguer, qui ne peut se cantonner à n’être qu’un code.
Renouer avec l’acte de la parole, c’est lui permettre de cheminer dans une jubilation de l’écoute. C’est faire advenir la pensée à la conscience, dans ce mouvement où elle se laisse entendre comme un « monologue de l’intériorité » qui cherche à se mettre en phase avec autrui.
De là s’ouvre un processus de conscientisation: la parole advient alors comme une négation de l’être, non pas au sens d’un « anéantissement, » mais comme ce qui vient rompre « l’évidence de l’être » pour faire émerger le sujet. Dans cette perspective, la rationalité psychique ne se réduit pas à une pensée consciente et maîtrisée ; elle désigne le mouvement par lequel l’intériorité, en se disant et en s’adressant à l’autre, fait advenir la subjectivité avec la dynamique de l’inconscient qui ne loge pas dans le cerveau.
Pour comprendre « l’impuissancialisme » dans lequel toute personne se laisse progressivement entraîner, il convient de questionner ce prétendu progrès qui, sous couvert de rationalité et d’efficacité, consacre la domination de la rationalité instrumentale. Celle-ci tend à réduire la pensée à un simple moyen d’adaptation aux exigences du système technique, jusqu’à produire une véritable « éclipse de la raison ». Ainsi se dessine un » fascisme technique » qui ne s’impose plus nécessairement par la contrainte visible, mais par l’intériorisation des normes, des dispositifs et des logiques d’efficacité qu’il fait apparaître comme naturelles et inévitables. D’ou la « fabrique de notre servitude ».Du coup, l’humain se gargarise de l’illusion du savoir : il prétend détenir un savoir à la mesure de ce progrès que celui-ci lui fait miroiter. Mais cette prétention au savoir ne serait-elle pas précisément l’un des effets de cette illusion ? Plus l’humain croit maîtriser le monde par la technique, plus il risque de s’en remettre aux dispositifs qui pensent et décident à sa place. L’illusion du savoir se transforme alors en impuissance, tandis que le progrès, au lieu d’émanciper la raison, peut contribuer à son éclipse.
Dans cette « obsolescence programmée » de la communication et, pour ainsi dire, de l’intelligence, celle-ci se réduit au circuit neuronal. Cette forme hégémonique favorise la réification.Comme le souligne Gérard Pommier, l’intelligence ne saurait être située dans les seuls neurones : elle se déploie dans le langage, dans la relation à l’autre et dans la dimension subjective du désir. Cette réduction neurobiologique de la pensée participe alors d’une forme hégémonique de rationalité qui favorise l’anéantissement de l’agir.Pour pouvoir cogiter sur la prétendue intelligence artificielle, de prime abord, il faut désapprendre. Et dire que le cerveau est une « condition matérielle de l’activité psychique, » mais qu’il n’en constitue pas à lui seul l’explication ; que la pensée est prise dans le langage, l’histoire du sujet, le désir et la relation à l’autre.Cet aspect permettra de faire sortir la conception du progrès de la rationalité instrumentale, afin de libérer l’émancipation de l’agir de ce que Bauman appelle la « modernité liquide ».
